
Dans l’Enfer Italien de la Fast-Fashion

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GROENLAND
le nouveau
Far West
Un nouveau western géopolitique se joue au Groenland, terre de convoitises que se disputent déjà Américains, Chinois, Russes et Européens. À Nuuk, capitale et épicentre de ce Monopoly libertarien, les habitants oscillent entre rêves d’indépendance, promesses sonnantes et trébuchantes et rejet du trumpisme. Reportage par moins dix degrés Celsius.
REPORTAGE JEAN-MARIE HOSATTE

Au-dessus du port de Nuuk en plein développement, fleurissent de nouveaux bâtiments d’habitation pour parer à l’afflux de populations attirées par les promesses de croissance économique de l’Arctique.
Depuis quelques jours, en fin d’après-midi, un aigle roux surgit de l’autre rive du golf de Godthåb. On le voit planer juste au-dessus de la baie où se blottit Nuuk, puis filer vers une longue barre de HLM qui s’étire à l’aplomb des vagues lourdes de morceaux d’icebergs finissant de se désagréger. L’aigle tourne au-dessus des immeubles avant de se poser sur la rambarde d’un balcon encombré de ces appareils hors d’usage que les familles pauvres du monde entier hésitent à jeter – parce que ça pourrait servir un jour. Dos tourné à la mer, l’oiseau semble faire l’inventaire du bric-à-brac qui s’entasse devant lui. Le manège de l’aigle des HLM est devenu l’attraction de la liliputienne capitale du Groenland. Les curieux s’interrogent les uns les autres. Cette bizarrerie a-t-elle quelque chose à voir avec le réchauffement climatique qui, selon les pêcheurs et les chasseurs, modifierait déjà le comportement des poissons et des phoques ?
Penina se présente en rougissant comme Témoin de Jéhovah et profite de cette modeste affluence – il n’y a que 17000 habitants à Nuuk – pour distribuer les brochures prêchant la bonne parole. «Ne trouvez-vous pas que cet aigle qui nous observe est un résumé de ce qui nous arrive ? Trump, l’aigle américain qui vole au-dessus de nous et se pose pour que nous puissions admirer sa puissance ?»
«Et vous êtes séduits ?»
«Séduits ? Non. Flattés ? Un peu. Mais on n’y croit pas et nous ne sommes vraiment pas intéressés.» Mais Penina n’est pas là pour parler politique. Elle a des âmes à sauver avant l’Armageddon, et le dîner de la famille à préparer.
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Le gérant de la boutique Sayed semble plus disponible. À l’arrière de son magasin – l’un des rares ici où l’on ne vend pas d’habits doublés, renforcés, imperméabilisés, caoutchoutés –, il guette les clientes du Vivi, le restaurant le plus branché de la ville.
On y sert une étonnante cuisine groenlando-thaïlandaise dont raffolent les touristes chic et les avocats d’affaires, échoués volontaires à Nuuk, où devraient se signer les plus juteux contrats de la décennie. Des «affaires vraiment, vraiment sérieuses», confie Jacob B., un avocat de Copenhague en mission pour les autorités danoises. «Depuis quelques années, ma femme et moi, explique le marchand de vêtements, nous avons les moyens de passer une partie de l’été dans le sud de l’Espagne. Alors, imaginez que Trump nous rende tous aussi riches qu’il nous l’a promis. Imaginez que l’on se mette en tête d’aller acheter un morceau d’Espagne avec ses habitants. Comment réagiraient ces gens ? Qu’est-ce que l’on doit répondre à quelqu’un qui débarque chez vous et vous dit: “Les richesses naturelles de votre pays m’intéressent. Vous, vous n’avez aucune valeur mais comme je suis sympa, je veux bien vous mettre dans le lot avec le pétrole, le lithium, l’uranium et ce qui reste de vos stocks de poissons?”»


Sur la colline qui domine Nuuk, une station de radar surveille le trafic de plus en plus dense sur la mer du Labrador.
À droite, les pétroliers à l’entrée du port de Nuuk.
Le 11 mars dernier, 70% des Groenlandais ont participé aux élections législatives. Un record. L’opposition a gagné et un gouvernement de coalition a été formé. L’affaire n’était pas très compliquée à conclure. Tous les partis sont favorables à l’indépendance du pays. Ils ne s’opposent que sur la date et les modalités de la rupture avec le Danemark. Les Démocrates veulent prendre leur temps. Les militants du parti Naleraq préfèreraient trancher le plus rapidement possible tous les liens avec Copenhague.
Et Trump dans tout ça ? Finalement, pas grand-chose. Le président américain a ses supporters emmenés par Jorgen Boassen. Avant les élections, on a beaucoup vu ce maçon, massif comme un ours polaire, casquette Maga vissée sur sa tête cabossée de boxeur, essayer de racoler quelques militants sur Aqqusinersuaq, la rue qui relie la principale galerie commerçante de Nuuk à un alignement de quatre blocs de HLM lugubrement soviétiques. Au milieu des années 1960, on y a entassé les familles inuites que le gouvernement danois avait incitées à quitter leurs villages isolés en échange d’allocations diverses. Dans les cages d’escaliers glacées, on s’est demandé s’il valait mieux toucher une grosse somme d’un coup ou recevoir une pension mensuelle.
«POUR EUX, NOUS NE SOMMES QUE CE QUE NOUS N’AVONS PAS ET QUE NOUS N’AVONS PAS LES MOYENS DE NOUS OFFRIR.»
On a parlé de 10000 dollars par an jusqu’à la fin de la vie. Puis on est passé à autre chose. La réalité quotidienne subie par un pauvre de Nuuk s’est révélée assez corrosive pour dissoudre en un rien de temps les espoirs de lendemains qui chantent.
Pourtant, afin de montrer que le Maga président était sérieux, Jorgen Boassen a organisé une visite de Don Jr., le fils aîné de Trump, à Nuuk. Le 7 janvier 2025, les notables mêlés à quelques déclassés ont été invités dans le restaurant du meilleur hôtel de la ville à partager un hamburger avec ce rutilant roi mage. Quelques jours plus tard, des influenceurs américains sont venus, à leur tour, donner plus de réalité aux promesses faites, au nom de son père, par Trump junior. Ceux-là se sont beaucoup fait remarquer en distribuant des billets de 100 USD à des gamins dans la rue. Qui est assez fou pour refuser une grosse coupure que l’on vous refile dans la main?
Mais cette distribution de billets a eu l’effet inverse de celui qu’espéraient Jorgen Boassen et les Maga locaux. «Cela voulait simplement dire que, pour eux, nous ne sommes que ce que nous n’avons pas et que nous n’avons pas les moyens de nous offrir. Ça ne suffit pas pour commencer une histoire d’amour», se désole la vendeuse d’une boutique où l’on peut acheter des T-shirts sur lesquels la carte du Groenland est soulignée par trois mots: Not For Sale!
Et le monde entier a pu continuer de rire aux dépens du président Trump, l’homme le plus puissant du monde, éconduit par une poignée d’irréductibles Inuits. Mais les rieurs ont tort. Ce n’est pas Donald Trump qui est, pour le moment, tenu en échec, mais le pays qui l’a élu. Il y a fort à parier que les États-Unis continuent de vouloir engloutir le Groenland quand Trump aura cessé depuis longtemps de faire tourner le monde sur l’axe Maga.


À gauche, au fond du port de Nuuk, on construit les usines de traitement des minerais qui seront extraits / À droite, les couleurs vives des maisons, le long du fjord, aident à lutter contre la tristesse des paysages où jamais l’on ne voit aucun arbre.
Et quand il déclare son intention d’acquérir le Groenland, en 2019, puis en 2024, Trump n’est pas saisi par une bouffée délirante. Ses intentions, exprimées avec la brutalité dont il a fait sa marque de fabrique, s’inscrivent dans l’épaisse chronique des tentatives étasuniennes e faire main basse sur ce territoire.
UNE OFFRE TOUJOURS DÉCLINÉE
Cette obsession pour ce territoire
danois, autonome depuis 1953, vibre
au rythme des humeurs des États-Unis. Chaque fois que les Américains se sentent menacés, le Groenland devient une cible de leurs pulsions impérialistes. Ce fut le cas entre 1880 et 1910. Le capitalisme américain, saisi par «l’angoisse de la finitude»1, traverse alors une phase de profond pessimisme. L’ensemble de la planète a fini d’être exploré et cartographié. On connaît les limites exactes du monde et on peut estimer la quantité de ressources disponibles pour faire tourner la machine capitaliste.
La conclusion s’impose d’elle-même : il n’y en aura pas pour tout le monde. La fièvre impérialiste s’empare des États-Unis... qui se saisissent de Puerto Rico et des Philippines, établissent des protectorats à Cuba et au Panama, et imposent la politique de la porte ouverte à la Chine.
En 1910, l’ambassadeur Maurice Egan transmet à la Couronne danoise une proposition d’échange du Groenland contre un gros morceau de terres aux Philipines. Les Danois refusent une nouvelle fois une affaire qui leur avait déjà été proposée quarante-trois ans plus tôt, juste après l’achat de l’Alaska par les États-Unis à la Russie tsariste.
La nuit a aspiré le gris pesant de neige qui, depuis plusieurs jours, empêchait de voir jusqu’au mont Sermitsiaq (1 210 m). Même le rouge puissant des avions d’Air Greenland, collés au tarmac de Kangerlussuaq, l’aéroport international du Groenland achevé en 2024, ne parvenait pas à s’évader de sa terne geôle. Ce matin, la grisaille mouillée de l’hiver ne s’accroche plus qu’aux trottoirs défoncés des rues de Nuuk.
«IL Y A L’ARGENT NÉCESSAIRE ET CELUI EN PLUS. ON A BESOIN DU PREMIER, PAS DU SECOND. C’EST LE SECRET ICI.»
L’aube a repeint tout le reste en or, bleu et blanc, du ciel aux eaux du golf de Godthåb. Maria, la jeune femme inuite qui pilote une puissante vedette, promet que ce sera le meilleur jour pour filer vers Kapisillit, une minuscule communauté inuite qui vit sa vie de travail et de silence à trois heures de mer de là, moteurs à plein régime.
La première heure ne s’est pas écoulée qu’il faut déjà obliquer vers l’est. Maria reconnaît que ce changement de cap lui fait un petit pincement au cœur. Elle rêve de pouvoir, un jour, suivre jusqu’au bout la route que Roald Amundsen (1872-1928) avait ouverte en 1905 en recherchant le passage du Nord-Ouest qui relie l’Atlantique au Pacifique à travers le labyrinthe arctique d’îles et de détroits encombrant le Grand Nord canadien. «Quand on regarde des photos de lui – ce que je fais encore parfois –, s’amuse la jeune guide, on se dit qu’il ne devait pas être facile à supporter au quotidien. Mais un homme plus aimable aurait-il réussi à passer d’un océan à l’autre par le pire chemin que l’on puisse imaginer? Chez nous, Amundsen a une image vraiment positive. Il n’était pas méprisant et il a réalisé ses exploits parce qu’il a voyagé, s’est nourri et s’est habillé comme nous le faisons depuis toujours. Il ne se croyait pas plus malin parce qu’il était blanc.»
Pendant que l’on parle des explorateurs polaires norvégiens Amundsen et Fridtjof Nansen (1861-1930) ou du Français Jean-Louis Étienne, la vedette continue de tracer son sillon d’écume entre les icebergs que le courant entraîne vers la haute mer. Les parois du fjord s’écartent pour permettre un passage facile à une baie au fond de laquelle Kapisillit étale les couleurs éclatantes d’une vingtaine de petites maisons sur un fond de steppe enneigée.

L’église de Nuuk, entourée d’un cimetière où sont enterrés nombre de marins, chasseurs de phoques, pêcheurs, qui ont trouvé la mort dans les eaux glacées de la mer du Labrador.
Quelques mètres de quai, deux cuves de fuel, une église, un magasin général, voilà tout le village, le chef-d’œuvre d’un peintre minimaliste qui aurait utilisé un champ de neige pour toile.
DANS LE MONDE DU TROP
«Ce qui est étonnant chez les Inuits du Groenland, c’est que leurs communautés sont dispersées sur des milliers de kilomètres de littoral. Leurs générations se sont succédé dans des villages séparés par des obstacles infranchissables, et pourtant toutes les communautés parlent la même langue, croient aux mêmes choses, partagent les mêmes inquiétudes», résume Maria. On aimerait parler de ces choses-là avec les gens de Kapisillit. La jeune femme le déconseille : «Depuis que Trump a déclaré qu’il voulait s’offrir le Groenland, chaque village a reçu son contingent d’envoyés spéciaux. Ils en ont assez de participer à cette mauvaise blague.»
Deux adolescents promènent leur chien entre le quai et la rue principale du village.
Ils acceptent d’être pris en photo mais nous déconseillent, eux aussi, de tenter l’expérience avec d’autres passants. On tente quand même. Et on se fait rabrouer. CQFD. L’accueil est plus chaleureux à la maison communale. De jeunes enfants apprennent à coudre du cuir de phoque. Un adulte leur montre comment procéder et commente : « Il
y a des gestes à connaître. Mais une fois qu’on a cette habileté, on survit à tout. » Le peu d’empressement manifesté pour vendre au visiteur un objet fabriqué sur place est surprenant. On nous explique : « Il y a l’argent nécessaire et il y a l’argent en plus. On a besoin du premier, pas du second. C’est le secret ici : avoir juste ce qui est absolument nécessaire et jamais rien de trop. »
La vedette est revenue dans «le monde du trop» qui commence à quelques miles nautiques de Kapisillit. Dans les eaux du commencement du grand passage, on croise déjà de trop gros navires. À l’entrée du port de Nuuk sont déjà amarrés de trop gros pétroliers.
Qu’arriverait-il si l’un d’eux s’échouait sur la côte ? Où trouverait-on assez d’argent, assez de bras, pour effacer une marée noire ?
Une kyrielle d’experts prévoit qu’entre 2045 et 2070, le couloir d’océan qui sépare le Groenland du Canada pourrait devenir une des principales routes maritimes de la planète. À cause du réchauffement climatique, le labyrinthe arctique, dans le Grand Nord canadien et au-delà en direction du pôle, deviendra navigable toute l’année. Le passage du Nord-Ouest raccourcira de 7000 kilomètres et de quatorze jours, au moins, la route qu’un navire doit parcourir, aujourd’hui, pour relier l’Atlantique Nord au Pacifique, en passant par le canal de Panama.


Ci-dessus, barre HLM où sont relégués les Inuits et, à droite, une version plus moderne. Trump entend reproduire la politique que son modèle, le président Andrew Jackson, imposa aux Premières Nations d’Amérique du Nord.
La Chine se prépare à cette aubaine en prolongeant ses nouvelles routes de la soie vers l’Arctique. Pékin s’est alliée à la Russie pour réaliser ses fantastiques ambitions. Dans la partie
de Monopoly qui se joue à l’échelle du monde, Trump a besoin des cases Groenland, Panama et Canada pour que les plans des puissances ennemies des États-Unis ne se réalisent jamais.
Contre-offensive du froid sur Nuuk. C’est la débâcle de la couleur. Le gris triomphe. On en plaisante avec des Philippins et des Thaïlandais qui ont traversé leur premier hiver polaire au Groenland en s’échinant dans les restaurants et les hôtels locaux. Le centre culturel de Nuuk, au cœur de la ville, propose chaleur et lumière. Par une journée si froide, si triste, il ne serait pas raisonnable de refuser une telle offre. Les employés du centre ont commencé de décrocher les tableaux de la dernière exposition.
UN MODÈLE POLITIQUE IMPITOYABLE
Une œuvre de Kristian Keto Christiansen est encore visible. C’est une peinture naïve de petit format. Son auteur a représenté Trump habillé d’une tunique inuite en peau de phoque. Les yeux du Maga président sont protégés par une visière de cuir percée de deux fentes que les pêcheurs et les chasseurs des générations précédentes portaient pour ne pas être aveuglés par la réverbération du soleil sur la glace. Dans le tableau de Christiansen, Trump n’est pas ébloui par l’éclat de la lumière naturelle mais par le rayonnement émis par un tas de minéraux colorés devant lequel le président américain est tombé à genoux.
On suppose que Trump est sur le point d’extraire ces précieux cailloux du sol, mais dans sa main il tient une pagaie. Ce n’est pas le bon outil pour creuser la terre. Au-dessus de la scène plane un hélicoptère de transport qui attend pour emporter un chargement de minerais.
L’œuvre de Keto Christiansen est en passe de devenir l’emblème local de la lutte contre le nouvel impérialisme américain. Tout ce qui caractérise cette volonté de se saisir du territoire et des ressources des Groenlandais se retrouve dans cette image. On voit l’hypocrisie de Trump qui se déguise en Inuit pour triompher de la méfiance de la population. L’hélicoptère symbolise la puissance américaine. Et le fait que Trump s’apprête à se servir d’une pagaie pour percer une mine signifie qu’on peut, tout à la fois, être l’homme le plus puissant du monde et un idiot qui ne se sert pas des bons outils, au bon endroit, au bon moment.




En haut: rue du village de Kapisillit et jeunes autochtones dans une barque. Les Inuits restent attachés à leur mode de vie multimillénaire, adapté aux conditions extrêmes. À droite, des pêcheurs de Kapisillit: la pêche, 80% du montant des exportations du Groenland, pourrait être impactée par la pollution que vont générer l’extraction minière et l’exploitation pétrolière.
C’est le message qu’en termes plus diplomatiques, les Danois essaient de faire passer à Trump depuis des années. Ainsi en 2019, la Première ministre danoise Mette Frederiksen, pour faire tomber la pression exercée sur son pays, tente de le lui faire comprendre : «Dieu merci, le temps où vous pouviez acheter et vendre d’autres pays est maintenant révolu...» L’argument ne porte pas puisque Mette Frederiksen et Donald Trump ne pensent pas, ne gouvernent pas dans le même espace-temps. Le modèle politique que Trump s’est choisi, c’est Andrew Jackson, un président qui a laissé une marque profonde dans l’histoire des États-Unis pour avoir mené, dans les années 1830, une impitoyable campagne de dépossession et de relégation des Amérindiens.
DANS LA PARTIE DE MONOPOLY QUI SE JOUE À L’ÉCHELLE DU MONDE, TRUMP A BESOIN DE LA CASE DU GROENLAND.
L’argument de Jackson était que les peuples premiers d’Amérique n’avaient aucun droit, pas plus juridique que moral, à s’opposer à la saisie de leurs terres parce qu’ils n’en faisaient rien d’utile alors que les pionniers américains pouvaient en faire un bien meilleur usage.
En 2025, aussitôt revenu aux affaires, Trump envoie J.D. Vance tenir aux Danois le genre de discours que les officiers de l’US Cavalry infligeaient aux chefs séminoles, creeks ou cherokees.
À peine débarqué sur la base militaire américaine de Pituffik, le vice-président américain reproche au Danemark de ne pas faire du bon travail au Groenland. Le réquisitoire de Trump et de Vance s’inscrit dans le sillage de l’amiral Alfred Mahan, le penseur de l’impérialisme maritime américain à la fin du xixe siècle. Mahan posait en principe « qu’il n’y a nul inaliénable droit pour aucune communauté à contrôler l’exploitation d’une région quand elle le fait au détriment du monde en général ».
Un peuple a-t-il le droit de s’opposer à l’exploitation des ressources dont le reste du monde a besoin? La question est posée à Karoline N., avocate danoise en voyage d’affaires à Nuuk : « Juridiquement, cela me paraît difficilement contestable. Philosophiquement, c’est peut-être plus compliqué. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes s’étend-il au droit de bloquer des ressources dont dépend le développement d’autres peuples ?

À l’écart du centre-ville émergent les quartiers de la nouvelle Nuuk, capitale de la Californie des glaces que les Libertariens américains voudraient édifier au Groenland. À droite, après l’hiver polaire, les rues de Nuuk reviennent à la vie, mais on y voit de moins en moins d’Inuits et de plus en plus d’expatriés danois, américains et européens.
En ce qui concerne le Groenland, ce que l’on peut constater, c’est que chaque fois que la population autochtone progresse vers l’autonomie totale, elle se montre prudente jusqu’au point que certains qualifient d’égoïsme. D’un autre côté, on pourrait dire qu’en refusant de devenir une pétronation gorgée de dollars, le Groenland rend service à la planète en nous contraignant à un usage plus raisonnable des ressources
déjà exploitées. » En mars 2024, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, est venue demander aux Groenlandais de prendre leurs responsabilités en continuant de résister à l’impérialisme américain, tout en favorisant l’extraction de vingt-cinq minerais et terres rares sur les trente-quatre dont l’Europe a désespérément besoin pour réussir sa transition écologique.
Le plaidoyer d’Ursula von der Leyen a relancé un débat qui ne cesse d’agiter la société groenlandaise.
TRUMP PENSE COMME CES PIONNIERS ET CHERCHEURS D’OR
Le Groenland doit-il prendre le risque d’être saccagé par l’ouverture de mines pour permettre à l’Europe de devenir plus propre? Faut-il envisager sérieusement d’exploiter les gisements de pétrole et de gaz parce que la Chine en consomme toujours plus? Faut-il, en toute connaissance de cause, sacrifier un mode de vie pour aider les autres nations à devenir plus propres ou plus riches ou plus puissantes ?
Pour Trump, ce genre de débat n’a aucun intérêt: les Inuits n’ont pas plus de droit à garder leurs terres rares que les Cherokees n’en avaient de rester maîtres de leurs terres. Là encore, il ne s’agit pas du délire d’un homme que son pouvoir illimité aurait rendu fou. Trump incarne la régression actuelle du capitalisme américain vers les formes prédatrices et agressives qu’il a connues entre la fin du xixe siècle et le début de la Première Guerre mondiale. Les ressources n’appartenaient qu’à ceux qui avaient le courage d’aller les prendre et les exploiter. Trump et la très large partie de son pays qui l’a ramené à la Maison-Blanche pensent comme ces pionniers et ces chercheurs d’or qui sont devenus les modèles de l’Amérique.




En haut, T-shirt représentant le Groenland avec l’inscription Not for sale, un franc succès pour la boutique du principal centre commercial de Nuuk qui l’a commercialisé. En haut, à droite, des Inuits revendiquant l’indépendance du Groenland: ils sont de plus en plus nombreux à manifester leur hostilité envers le Danemark et les États-Unis.
Déjà, cette ambiance de ruée vers l’or se ressent à Nuuk. Partout, le long des roues boueuses, on construit de nouveaux bâtiments, de nouveaux commerces. Comme dans un western, le plus puissant de la ville se trouve être une banque que l’on a édifiée au croisement des rues principales. De là, on a un point de vue sur le port, où le va-et-vient des bateaux ne connaît plus de repos. Une zone adaptée aux porte-conteneurs vient d’être achevée loin des quais où les chalutiers et les petites barques déchargent les prises du jour.
La pêche représente encore 80% des exportations du Groenland. Mais pour combien de temps encore ? Juste à côté des chalutiers cabossés par les chocs répétés contre les icebergs, est amarré un yacht que l’on nous invite courtoisement mais fermement à ne pas photographier.
Renseignement pris, le bateau de 140 millions d’euros, dont 11 millions par an dévolus à l’entretien, appartient à un self-made man russe qui est parti d’un presque-rien transformé en une fortune colossale à force de coups audacieux, à défaut d’être toujours légaux.
EN REFUSANT DE DEVENIR UNE PÉTRONATION GORGÉE DE DOLLARS, LE GROENLAND REND SERVICE À LA PLANÈTE.
Si cet homme – qui a réussi à survivre en tenant tête à Poutine, tout en subissant les sanctions que les États-Unis infligent aux oligarques russes – passe du temps à Nuuk, c’est qu’il y a de juteuses affaires à traiter ici.
On parle de tout ça avec Jens, un géant rencontré devant l’aérogare déserte de l’ancien aéroport de Nuuk. Il y a trente ans, Jens a créé une petite compagnie d’hélicoptères qui s’est développée au-delà de ses espérances les plus folles. «Il n’y a pas de route au Groenland. Cette bizarrerie m’a rendu très riche !, s’exclame- t-il en riant. Je vais te dire un truc. Je pense que Trump va se faire descendre très vite. Il met trop de bazar dans les affaires. Les Chinois viennent d’annuler de grosses commandes de Boeings pour répondre aux droits de douane à 125% qu’il leur a balancés. Si ça continue, ce sont ses propres copains qui vont le faire abattre quand ils en auront marre de perdre de l’argent. Mais s’il survit, il prendra le Groenland. Et si ce n’est pas lui, ce sera un de ses tout prochains successeurs.
Ces gens-là sont des businessmen, c’est-à-dire des joueurs et des tueurs. Trouve-moi un plus joli terrain de jeu que le Groenland pour un tueur en affaires, aujourd’hui, dans le monde ? Il n’y en a pas. C’est un homme qui est devenu riche ici qui te le dit ! »
LE CAPITALISME DANS SA FORME CHIMIQUEMENT PURE
Le pilote approche sa machine d’un aplat verglacé qui brille d’un éclat sournois sous la pointe du mont Sermitsiaq. Les pales de l’hélicoptère soulèvent un nuage de neige qui efface le paysage. Puis, le sommet de la montagne, les fjords, les crêtes acérées, les parois striées de blanc, de noir et d’ocre réapparaissent à mesure que la neige retombe. À une dizaine de kilomètres à vol d’oiseau, Nuuk n’est qu’une tâche grise qui macule l’immensité blanche.
Pourquoi Trump désire-t-il tant posséder cette flaque de grisaille perdue dans le silence arctique ? S’il ne s’agissait que de prendre le contrôle des ressources du Groenland pour que les ennemis et les concurrents de l’Amérique n’en disposent pas, il pourrait simplement imposer des sanctions ou un embargo. S’il voulait interdire le passage du Nord-Ouest aux Russes et aux Chinois, il dispose de la puissance militaire nécessaire pour réaliser son plan. Alors, quoi d’autre ?
Un nom permet de commencer à résoudre l’énigme : Ken Howery. Trump l’a nommé ambassadeur des États-Unis au Danemark et lui a confié la responsabilité de mener les négociations avec ce pays en vue de l’achat du Groenland. Comme le vice-président J.D. Vance, Howery est un proche de Peter Thiel et d’Elon Musk. L’ambassadeur fait partie de ce mouvement mu par quelques grands noms de la Tech qui tentent d’inventer une nouvelle forme d’organisation politique capitaliste, débarrassée de toute contrainte démocratique.
Ces objets politiques encore difficilement identifiables ont déjà un nom : les Charters cities imaginées par l’économiste Paul Romer, où le capitalisme pourrait se développer dans sa forme chimiquement pure. On n’y vote pas. On n’y paie pas d’impôts.
Il n’y a pas d’État, donc aucune redistribution possible des ressources des plus riches aux plus pauvres. Tout se paye car tout est à vendre : la santé, l’éducation, la sécurité, la justice. Il n’y a ni constitution ni parlement. On n’est pas citoyen d’une Charter city, on est un client de l’élite qui la dirige et à laquelle on est lié par un simple contrat commercial. Si on est satisfait des services achetés, on reste client; si on est mécontent, on part. Si on ne peut plus payer, on est expulsé.
La vraie difficulté est de trouver un endroit où implanter de telles enclaves anarcho-capitalistes. Paul Romer proposait de les installer dans des pays incapables de résoudre leurs difficultés.
TOUT SE PAYE CAR TOUT EST À VENDRE : SANTÉ, ÉDUCATION, JUSTICE, SÉCURITÉ.
Les populations seraient invitées à céder leurs droits sur tout ou partie de leur territoire. Débarrassées du souci d’avoir à faire fonctionner une démocratie, les colonisés volontaires pourraient se consacrer exclusivement à leur obligation de gagner assez d’argent pour s’acquitter de leurs factures d’eau, d’électricité, de santé, d’école, de défense ou de justice. C’est le deal que les Libertariens – qui ont largement contribué à ramener Trump au pouvoir – veulent proposer à la population autochtone du Groenland.
L’ÉLITE HIGH-TECH LA PLUS RÉACTIONNAIRE
Praxis est une start-up créée dans ce but. Dryden Brown, son très jeune patron, dispose de 525 millions de dollars pour faire avancer son affaire. Ce demi-milliard de dollars lui a été avancé par des milliardaires de la Tech qui gravitent autour de Peter Thiel, l’homme qui affirme que la liberté et la démocratie sont inconciliables.
En 2024, l’ambitieux jeune Brown s’est rendu à Nuuk pour expliquer aux Groenlandais ce qu’il comptait faire d’eux et de leur île.
Il s’est montré très surpris que les personnes qu’il souhaitaient acheter, animées par une «sorte de fierté », aient trouvé sa démarche «condescendante».
Si les Groenlandais s’étaient montrés un peu moins orgueilleux, Brown est convaincu qu’ils auraient été enthousiasmés par son projet. Praxis sera une ville de l’intelligence scientifique et technologique dans ses formes les plus abouties. On y fera des affaires et de la science. La population sera composée de trois castes: les guerriers, les prêtres et les marchands. Ce seront des êtres forts, endurcis par le froid polaire. Leur ville sera alimentée en énergie par des réacteurs nucléaires miniaturisés. Elle sera si vaste que l’on s’y déplacera en navettes propulsées à très grande vitesse dans des tunnels creusés dans la glace. C’est à Praxis que les astronautes américains s’entraîneront aux voyages vers Mars sur lesquels Elon Musk continue de travailler d’arrache-pied.
La presse américaine a beaucoup enquêté sur Dryden Brown, intriguée par le fait qu’un homme de 28 ans, au bagage universitaire pitoyable, dispose d’un demi-milliard de dollars pour mener à bien une entreprise d’impérialisme high-tech. On s’est aperçu que le jeune entrepreneur s’est façonné intellectuellement en étudiant, seul, les œuvres de tous les maîtres à penser de la frange la plus réactionnaire de l’élite high-tech : Julius Evola, Oswald Spengler, Alexandre Dugin, René Girard. Les théories de Curtis Yardvin, gourou de Thiel, exercent une forte influence sur le patron de Praxis. Yardin, qui se fait appeler Mencius Moldbug, affirme que l’on ne peut pas aimer la liberté sans haïr la démocratie. Yardin-Moldbug fut un des invités les plus entourés pendant la cérémonie d’investiture du président américain. Dryden Brown ne comprend pas pourquoi son projet de cité, idéale parce qu’inégalitaire, a été baptisée «The Nerd Reich » avant même d’avoir commencé à fonctionner. «C’est pour- tant ce que Trump veut! » dit-il pour se justifier.
1. Le monde confisqué : Essai sur le capitalisme de la finitude (xvie - xxie siècle), d’Arnaud Orain, éd. Flammarion)

UN TRUMP PUISSANT MAIS IDIOT
Signée Keto Christiansen, cette peinture naïve de petit format est en passe de devenir l’emblème local de la lutte contre le nouvel impérialisme
