
Des Voix Sous les Dunes

Dans l’Enfer Italien de la Fast-Fashion

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Le grand décentrement
Jean-Marie Hosatte
Copernic ne fut pas le premier à proposer que la Terre tourne autour
du Soleil. Aristarque de Samos arrive à cette conclusion un siècle
seulement après la mort d’Aristote, en observant les phases et les
éclipses lunaires. Photo de l’auteur.
«J’aime Aristote, mais j’aime plus la vérité encore1. »
C’est par ces mots que le philosophe catalan Juan Luis Vives prend la place éminente qu’il occupe toujours dans l’histoire intellectuelle de l’Europe aux côtés d’Érasme, son ami, et de Guillaume Budé.
Mais cette vérité, espérée, attendue, ne sera dévoilée que quelques années après la mort de ces hommes qui l’avaient annoncée, au flamboiement de la Renaissance.
En 1543, Nicolas Copernic (fig. 1) meurt à son tour en serrant entre ses mains, dit-on, la première épreuve de son ouvrage Des révolutions des sphères célestes (fig. 2) qui vient de sortir des presses de Johann Petreius, le meilleur imprimeur de Nuremberg. Le manuscrit lui a été apporté depuis Frauenburg par Georg Joachim de Porris, surnommé Rheticus, un astronome et brillant mathématicien qui s’est acharné, des années durant, à convaincre Copernic de publier ses travaux.
En route pour Wittenberg où il doit enseigner, Rheticus n’a pas le temps de rester à Nuremberg pour corriger les épreuves du livre de Copernic. Il confie cette tâche à Andreas Osiander, un théologien réformé qui a déjà suivi la publication et l’impression de plusieurs ouvrages savants. Osiander est lui aussi un assez bon mathématicien. Il comprend tout de suite que l’ouvrage de Copernic va ruiner une conception de la structure du monde et de l’Univers vieille de 2000 ans et que l’Église comme les penseurs réformés estiment être la seule à pouvoir être acceptée par un chrétien, à moins de devenir un hérétique.
Sans en référer ni à Rheticus ni à Copernic, Osiander ajoute une introduction anonyme au Des révolutions des sphères célestes dans laquelle il explique que tout ce que démontre Copernic n’est qu’une hypothèse de mathématicien qui n’apporte pas la preuve que l’ensemble des croyances partagées depuis l’Antiquité devraient maintenant être rejetées.
La vision du monde qu’Osiander veut préserver est celle élaborée par Aristote au milieu du IVe siècle avant Jésus-Christ. Pendant dix-neuf siècles, nul ne songera à la remettre en question tant elle rassure le commun des mortels en posant que la Terre, objet de l’attention du divin, occupe le centre d’un Univers clos, ordonné, immuable, créé et organisé dans une perfection réalisée.

Fig. 1. Portrait de Copernic vers l’âge de 35 ans.
Artiste inconnu, d’après une gravure sur bois conservée à l’Observatoire de Paris.

Fig. 2. Copernic publie son livre Des révolutions des sphères célestes en 1543.
À ce moment de l’histoire des sciences, le modèle de Ptolémée, accepté presque universellement depuis 1500 ans, est ébranlé.


Fig. 3. Croquis de géométrie.
Le système de Copernic est purement mathématique et géométrique. Il n’apporte aucune explication au mouvement des planètes.
L’élucidation de la mécanique du cosmos sera l’œuvre, plus tardive, des physiciens.

Le monde d’Aristote est un emboîtement de deux sphères dont la Terre occupe le centre. Les planètes et le soleil tournent autour d’elle. La sphère la plus éloignée de la Terre est celle dite « des Fixes » car les étoiles y sont toutes accrochées, à la même distance de la Terre. Cette sphère contient tout l’Univers. Au-delà de ce firmament, il n’y a ni matière, ni espace. Dans son traité intitulé Du ciel, Aristote affirme : « Il est manifeste que nulle masse corporelle ne se trouve hors du ciel ni ne peut y naître : la totalité du monde est composée de toute la matière qui lui est propre ». Au-delà de la voûte étoilée, il n’y a même pas le vide si l’on considère que « le vide est l’endroit où il n’y pas de corps, mais où il pourrait y en avoir un ». Comme il ne peut rien y avoir au-delà de la limite de l’Univers clos, le vide devient une idée « aristotéliquement » absurde.
La sphère des Fixes contient le monde supra-lunaire, une sphère emplie d’éther, le cinquième élément. C’est l’espace des planètes qui tournent selon des orbites circulaires autour de la Terre. Mais le mouvement des planètes n’est pas aussi régulier, immuable, parfait que celui des étoiles car plus on se rapproche de la Terre, centre de l’Univers, plus l’influence du contingent, du chaotique, de ce qui est soumis au temps devient sensible.
Fig. 4. L’Almageste de Claude Ptolémée a été traduit en arabe à partir du IXe siècle.
À cette époque, l’ouvrage était perdu en Europe. C’est grâce aux scribes musulmans que l’Europe redécouvre l’astronomie et la géographie de Ptolémée.
La sphère infra-lunaire, l’écrin de la Terre, est le monde de ce qui naît et meurt, de ce qui se génère et se décompose.
Dès l’Antiquité, quelques astronomes proposent des visions de la structure de l’Univers différentes de celle d’Aristote. Les Pythagoriciens affirment que la Terre est en mouvement, comme les autres planètes, autour d’un feu géant. Pour les atomistes du Ve siècle avant notre ère, l’Univers est un espace infini, rempli de particules minuscules qui s’agrègent par hasard pour former les planètes. Celle sur laquelle nous vivons n’est qu’une de ces formations aléatoires. Deux siècles plus tard, Aristarque de Samos affirme que la Terre tourne autour du Soleil qui occupe le centre d’une sphère d’étoiles.
Mais aucun de ces penseurs de l’Univers ne peut apporter de preuves susceptibles de bousculer les propositions d’Aristote qui, elles, s’appuient sur le bon sens commun et les expériences sensibles de chaque être humain. Comment par exemple imaginer que la Terre est en mouvement ? Si cela était le cas, tout ce qui se trouverait à la surface du globe serait emporté par des ouragans perpétuels.
Les objets jetés en l’air retomberaient inévitablement en arrière du point d’où ils auraient été propulsés vers le ciel. Il ne faut croire que ce que l’on voit. Il ne faut rien imaginer qui puisse contredire ce que tout un chacun peut constater. Un caillou toujours retombe sur la tête de celui qui le jette en l’air.
La pensée astronomique d’Aristote arrive jusqu’au Moyen Âge européen à travers l’Almageste (fig. 4), un traité d’astronomie que Claude Ptolémée a rédigé au IIe siècle de notre ère. Pendant le demi-millénaire qui sépare Aristote de Ptolémée, les hommes ont appris à mieux observer le ciel et le mouvement des planètes et ce qu’ils voient ne s’accorde plus à la mécanique parfaite de l’Univers aristotélicien des deux sphères. Ptolémée va « sauver les apparences » qui heurtent le raisonnement de ceux qui commencent à penser que nos sens seuls ne peuvent nous donner une explication de l’organisation de l’Univers. Ptolémée va sauver l’idéal du cercle et de la sphère qu’avait imposé Aristote.

Fig. 5. Gravure du système de Ptolémée. Copernic accepte la plus grande partie du système de Ptolémée mais il refuse, en particulier, les notions d’Univers infini et de vide.
À ceux qui voient bien que les planètes ne se déplacent pas selon des orbites circulaires simples et immuables, Ptolémée propose une solution complexe, géniale et fausse mais suffisamment convaincante pour offrir treize siècles de sursis aux visions d’Aristote. Pour expliquer les différences d’éclat des planètes au cours d’une année et donc de leur distance par rapport à la Terre, Ptolémée affirme que les astres se déplacent sur un premier cercle, l’épicycle dont le centre se déplace sur un autre cercle porteur, le déférent (fig. 5). Ce bricolage complexe va tenir jusqu’à Copernic qui va l’étudier, le comprendre, l’accepter puis le discuter et finir par y voir « un monstre » à abattre.
La folle audace de Copernic se nourrit de l’effondrement de la géographie ptoléméenne, que les découvertes des
navigateurs portugais et espagnols réduisent à un amusant radotage. Le cap Boujdour n’est pas la limite méridionale du monde. L’Afrique peut être contournée car elle n’est pas
reliée au continent Antarctique. Les Indes existent et on peut naviguer jusqu’à elles et en revenir vivant. L’ Atlantique n’est pas une étendue d’eau en furie, illimitée et infranchissable. En 1521-1522, Magellan et Elcano sont les premiers à « ceindre le monde ».
La face du monde n’est pas celle que Ptolémée avait décrite. Comment ne pas avoir de doute sur sa place dans l’Univers ? Le temps de Copernic se sent assez libre pour contester ouvertement Aristote et Ptolémée que, depuis la fin du XIIe siècle, l’Université, l’Église et la Réforme ont érigés en maîtres indépassables.
Copernic ne monte pas furieusement à l’assaut de la forteresse du savoir officiel. Il va l’affaiblir en s’attaquant aux « équants », les détails mathématiques les plus infimes, les plus ésotériques aussi de l’astronomie ptoléméenne. Ces « monstruosités » disparaissent aussitôt que l’on veut bien accepter l’idée que la Terre tourne sur elle-même et tourne autour du Soleil qui est le centre véritable de l’Univers.
Copernic ne fait pas table rase du passé. Il garde l’idée d’un Univers sphérique, fini et clos. Le vide et l’illimité lui font horreur. Il faudra d’autres audaces, celle de Kepler, de Galilée et le sacrifice de Giordano Bruno pour que l’on puisse commencer à concevoir un Univers infini, fait d’une infinité d’univers.
Quand il est publié en 1543, le Des révolutions des sphères célestes de Copernic ne peut être lu et compris que par la poignée d’astronomes aussi compétents et rigoureux que Copernic lui-même.
Mais, les théologiens comprennent, eux, que le « décentrement du monde » contredit le récit chrétien de la Création, de la Trinité. Si la Terre n’est plus au centre de l’Univers, la relation de Dieu et des hommes doit être repensée. Si la Terre tourne autour du Soleil, et non l’inverse, le passage des Écritures où il est dit que répondant à la prière de Josué, Dieu arrête le soleil dans sa course, est faux. Et s’il s’en trouve un de faux pourquoi pas deux, pourquoi pas dix ou cent ? Luther, le premier, quatre ans avant la publication du Des révolutions des sphères célestes
s’irrite du fait que « certains ont prêté attention à un astrologue parvenu...un fou qui souhaite renverser toute la science de l’astronomie2 ». Principal lieutenant de Luther, Mélanchton demande : « Qui se hasardera à placer l’autorité de Copernic au-dessus de celle du Saint- Esprit ? »

Fig. 6. Dieu crée le monde avec un compas. À partir des travaux de Copernic, ses successeurs, plus audacieux que lui, détruisent l’idée que Dieu a donné à l’Univers la forme parfaite et finie d’une sphère.
Fig. 7. La révolution copernicienne sera faite par Galilée, Kepler, Bruno et Newton. Copernic a ouvert la voie en démontrant que l’ordre ancien, organisé et rassurant, présentait quelques défauts que la raison des hommes de la Renaissance ne pouvait accepter ou ignorer.
L’Église va mettre beaucoup plus de temps à réagir. Ce n’est qu’une soixantaine d’années après la publication du Des révolutions des sphères célestes que Rome maudira Copernic parce que Giordano Bruno et Galilée avaient donné à la révolution copernicienne des développements qui auraient pu ébranler tout l’édifice de la foi. Où placer Dieu dans un univers ordonné par la raison ? La question était si complexe qu’il valait mieux jeter au bûcher ou faire abjurer ceux par qui le problème se posait.
Notes
1. « Amicus Aristoteles, sed magis amica veritas » citation tirée de B. Mély, Giordano Bruno, un visionnaire du XVIe siècle, 1999, p. 11.
2. M. Luther, Die Tischreden,1539.

Biographie
Depuis 35 ans, Jean-Marie Hosatte multiplie les reportages abordant des sujets variés sur tous les continents, passant avec aisance de la photo de guerre aux portraits de femmes ou aux images d’oeuvres d’art. On a pu lire ses innombrables articles dans toutes les grandes publications connues ou voir les nombreux documentaires qu’il a réalisés pour les chaînes de télévision. Jean-Marie Hosatte est aujourd’hui membre de la prestigieuse Agence Leemage Bridgeman, leader mondial d’images et de vidéos en art, culture et histoire.
