
Le Grand Décentrement

Groenland : le Nouveau Far West

Le Grand Décentrement

Groenland : le Nouveau Far West
DANS L’ENFER
ITALIEN DE LA
FAST-FASHION
Dans la banlieue de Florence, à Prato, la production de textile bas de gamme se porte bien. Pas comme les esclaves modernes qui y triment pour le compte de ressortissants chinois soutenus par de puissantes mafias, dont celle de Wenzhou. Ici, sous ce ciel sans foi ni loi, ceux qui entrent au seuil de l’atelier abandonnent toute espérance.
REPORTAGE JEAN-MARIE HOSATTE


MARGE MAXIMALE
Les milliers de showrooms
de la zone industrielle et commerciale de Macrolotto appartiennent tous à la communauté chinoise de Prato. La quasi-intégralité des bénéfices générés sont investis en Chine et en Asie.
OUVRIER OU ESCLAVE ?
Pour Ikhlak, le Pakistanais (double précédente), les quelque centaines d’euros de salaire mensuel pour 14 heures de travail quotidien, 7/7 j, sont la seule différence entre un esclave et un ouvrier dans un atelier semi-clandestin de Prato.


FIERTÉ EN FRICHE
Au Pakistan, Anees était ingénieur. Il dit avoir retrouvé un peu de sa fierté depuis que les ouvriers occupent l’atelier où il a travaillé dans des conditions indignes pendant des mois.
Attik, le costaud, rit de la blague du visiteur français. Anees, le jeune ingénieur du Gujarat (État indien le plus à l’ouest du pays), renchérit : «Non, non, ce n’est pas une académie, c’est une madrasa. Il n’y a presque que des Pakistanais ici. Alors, c’est la Grande et Honorable Madrasa de la Via del Bisenzio, à Prato, Italie. Et nous sommes tous des savants! Même toi ! »
Yassin Muhamad Azhar, celui qui refuse d’ouvrir trop grand la bouche depuis que des policiers hongrois lui ont cassé les dents, se met à rire sans penser à autre chose que de profiter de ce moment de détente.
Même Ikhlak, le furieux, qui n’arrive pas à se calmer depuis que le patron chinois a disparu sans payer ses ouvriers, demande qu’on lui traduise en urdu les plaisanteries que l’on s’échange en pidjin english (anglais à la sauce chinoise, ndlr). «Le Français nous raconte qu’un philosophe de son pays a dit que trois choses empêchent un homme d’être libre : la honte, la peur et la dette. Alors, nous, on n’est pas près d’être libres. » Ça ne fait pas rire Ikhlak.
LA HONTE
Talla Diazine, Sénégalais né il y a trente-trois ans, à Touba, parle un français parfait. «Moi, je ne suis pas un clandestin. Mon père est venu en Italie bien avant moi. Il a travaillé comme un fou dans les installations de chauffage et de climatisation. C’était un citoyen honorable qui n’a fait venir sa famille auprès de lui que lorsqu’il a eu les moyens de s’occuper de tous ses enfants, de leur payer des études pour qu’ils puissent trouver un bon métier. Il nous a donné envie d’être de bons citoyens. Il est retourné au Sénégal quand il a pris sa retraite. Quand je lui parle au téléphone, je lui dis que tout va bien. J’aurais trop honte de lui dire que j’ai fini, ici, comme ça.»
Ici ? Un atelier dans une rue du centre de Prato, à trente kilomètres de Florence. L’air est lourd d’un brouillard de particules de fibres synthétiques. Cette suffocante poussière s’infiltre et s’incruste partout. Il y a deux semaines, tout l’espace était encombré de postes de travail équipés de machines à coudre Juki. «Il n’y en a pas de meilleures dans le monde, surtout pour le genre de travail que l’on faisait ici.» L’étincelle d’orgueil qui brille dans les yeux de Talla Diazine, quand il évoque la machine sur laquelle il était si habile, si rapide, si productif, s’éteint bien vite. La Juki, c’est l’outil
incontournable de la fast-fashion. Parce qu’elle ne tombe jamais en panne. Elle est rapide, polyvalente, conçue pour fonctionner sans arrêt, 24 heures sur 24, sept jours sur sept, 365 jours par an. C’est cher une Juki, mais l’investissement en vaut la peine... si le propriétaire de l’atelier a les ouvriers qui sont capables de travailler autant que l’incroyable machine japonaise.
Le patron chinois de Talla Diazine était arrivé à rassembler une équipe d’une centaine d’hommes, des migrants africains et pakistanais, capables de tirer le maximum de son parc de Juki. Le règlement intérieur de l’établissement, affiché nulle part mais accepté par tous, ne comporte que quelques articles, mais ils sont édifiants!
Art 1 : La journée de travail commence à 8 h et se termine à 22 h.
Art 2 : Chaque ouvrier a le droit à un quart d’heure de pause repas par jour. Les déplacements aux toilettes sont fortement déconseillés. Les lieux d’aisance seront maintenus dans un état de saleté répugnante pour dissuader les fainéants et les incontinents.
Art 3 : Les ouvriers doivent être présents à leur poste de travail du lundi matin 8 h au dimanche soir 22 h.

CITOYEN SANS TOIT
Talla Diazine s’accroche à son rêve : devenir un bon citoyen italien. Ses papiers sont en règle, son italien parfait. Ne lui manque qu’un salaire correct pour se loger.
Art 4 : L’épuisement et la faim ne sont pas considérés comme des motifs acceptables pour ne pas arriver à l’heure ou quitter son poste de travail avant 22 h. L’amputation d’un doigt ou une maladie contagieuse sont des excuses valables, mais tous les soins sont à la charge des ouvriers qui ne sont pas déclarés à la Sécurité sociale. L’usage des mots cotisations, assurance, mutuelle, arrêt maladie dans le cadre de l’entreprise est une faute grave.
Art 5 : Les ouvriers sont payés à la pièce. Le prix maximum de chaque pièce produite est de 50 centimes. L’ouvrier ne doit pas protester si le patron lui donne des pièces difficiles à réaliser. Celles-ci ne seront pas payées plus cher que les autres qui demandent moins de temps et de manipulations. Celui qui aura un lot de pièces difficiles à produire verra son salaire divisé par deux. Ce n’est pas du vol, juste de la malchance. Les salaires sont payés en liquide à une date déterminée en fonction de l’humeur du patron et de l’état de sa trésorerie. Les deux étant souvent liés.
Art 6 : Le patron a tous les droits, les employés aucun. La hiérarchie sociale au sein de l’entreprise doit être respectée : les ouvriers doivent s’abstenir de protester, de réclamer, de contester les décisions du patron.
Art 7 : Celui qui n’est pas heureux de son sort s’en va immédiatement et sans indemnités. Il s’engage à un strict droit de réserve sur ce qu’il a vu et entendu au sein de l’entreprise. Il a été informé que des membres de la mafia chinoise de Wenzhou, de la Camorra italienne ou de la pègre nigériane, qui sont intéressées à la prospérité de l’entreprise, lui rappelleront son obligation au silence s’il venait à y manquer. L’intégrité physique de l’ouvrier bavard pourrait s’en trouver très sérieusement affectée.
Il y a quinze jours, à la suite d’une descente des Carabiniers, le patron chinois a envoyé un émissaire baraqué annoncer aux ouvriers qu’il fermait l’atelier pour le relocaliser à quelques rues de la via del Bisenzio. Les ouvriers étaient priés de déguerpir séance tenante. Il leur était, en outre, fortement conseillé de ne pas réclamer les salaires qu’on leur devait.
Le messager chinois avait précisé qu’il était pas inutile de protester: pas un euro dû ne leur serait versé et ceux qui auraient du mal à l’admettre seraient passés à tabac pour les sensibiliser aux difficultés du patron. «J’ai honte, avoue Talla Diazine, honte d’avoir accepté tout cela. Honte de ne jamais avoir osé lever les yeux sur le Chinois quand il passait parfois dans l’usine. On ne le voyait que pour lui présenter le carnet sur lequel chacun d’entre nous note le nombre de pièces qu’il a produites. On multiplie ça par 0,50 euros, parfois 0,20 euros, et ça donne le salaire qu’on recevra si le patron veut bien nous payer. Je ne parle pas de tout cela à mon père. Il serait si triste de savoir que je suis devenu un esclave des Chinois.»
LA PEUR
Haseeb Nawaz, 37 ans, a peur pour sa famille. Voila quinze jours maintenant qu’il a été viré avec les autres ouvriers de l’atelier de la via del Bisenzio. Le Chinois lui doit 1200 euros. Une fortune pour Haseeb qui expédie l’essentiel de ce qu’il gagne au Pakistan. Depuis deux semaines, il n’a pas pu envoyer un sou à sa famille
et les créanciers au pays ont des méthodes de recouvrement très brutales. Haseeb a quitté le Pakistan en avion et avec des papiers en règle. Il a atterri en Lybie. Pendant des années, tout allait bien. Il travaillait comme maçon et il avait la chance de ne pas être Noir. En Libye, être Noir, dit-il, c’est vivre une vie qui appartient à tout le monde, sauf à toi. Et puis la guerre. La guerre qui fait la puissance et la fortune des clans et le malheur des faibles, quelle que soit la couleur de leur peau. Haseeb a voulu fuir. Les aéroports libyens étaient sous le contrôle des milices. Alors il est allé vers la mer. On lui a vendu très cher une place sur une barcasse qui a dérivé cinq jours sur une mer démontée avant qu’un navire vienne secourir les 650 passagers du rafiot. «J’ai cru que ma vie était finie et je me demandais pourquoi il fallait que ce soit si long avant d’être libéré de cette existence. » La tête posée entre ses bras, comme si elle était trop lourde de peur et de colère, Haseeb demande à quoi cela va servir que l’on parle des ouvriers-esclaves de Prato.

ESPOIR NAUFRAGÉ
Haseeb Nawaz a survécu à la guerre en Lybie et à un naufrage en Méditerranée. Aujourd’hui, il a peur pour sa famille laissée sans ressources au Pakistan.
VOLONTÉ INTACTE
Attik a traversé dix pays, de l’Iran à l’Italie, pour trouver un emploi qui lui
permettrait de soutenir sa famille au Pakistan. Oui, il va reprendre la route mais pas avant que son patron lui ait versé ses salaires.


SECRETS COUSUS
Dans Prato, des centaines de sweatshops sont en activité, jour et nuit. Ils sont protégés des curieux par des membres de la communauté chinoise locale. Et quand un atelier est « grillé » (photo page de droite), deux autres s’ouvrent: des milliers de migrants désespérés sont, en effet, prêts à y travailler, à n’importe quel prix.
À BAS L’ESCLAVAGISATION
Les ouvriers se mobilisent pour obtenir les droits les plus élémentaires : travailler huit heures par jour, cinq jours par semaine.
Peut-être à inquiéter les patrons et à les forcer à payer les salaires dus? Haseeb rit tristement. «Tu crois que c’est ton article qui va faire peur au Chinois? Il a peur mais pas de toi, pas de nous.» Adeel Shahzad, 41 ans, ouvrier depuis plusieurs années dans les ateliers, acquiesce : «Le Chinois, je le connais depuis huit ans. Il n’est pas le pire de tous. S’il nous a volé nos salaires, c’est parce qu’il avait peur de celui qui lui donne des ordres
et qui a dû lui demander encore plus d’argent. »
À Prato, la peur remplace le droit. Elle est le lien qui garantit la cohérence de tout le système d’exploitation et de production qui prospère à 30 kilomètres de Florence. Le migrant esclavagisé a peur de son patron et de ses gros bras. Le patron a peur de son donneur d’ordre et le donneur d’ordre a peur de celui à qui il envoie l’argent généré par l’exploitation de milliers de travailleurs esclavagisés. Le pactole qui prend sa source à Prato se gonfle en roulant vers Wenzhou, une ville dans le sud-est de la Chine. C’est de là que sont partis les premiers entrepreneurs chinois dans les années 1990. Discrètement d’abord, puis en exhibant de plus en plus ostensiblement leur force de frappe, les Chinois ont pris le contrôle de Prato. Ils représentent au moins un quart des 200000 habitants de la ville. Ils y possèdent 5000 entreprises. Grâce à eux, Prato est devenu le premier centre de production textile d’Europe et un nouvel empire du Milieu, au sens le plus mafieux du terme.
LA DETTE
Ikhlak, le furieux, est impatient. Il agace les autres ouvriers en collant son smartphone contre le mégaphone que le syndicat a mis à la disposition des ouvriers qui occupent l’atelier. Jusque dans la rue, on entend L’Internationale, des appels à la prière, des tubes du pays et même des chansons indiennes de Bollywood. L’heure du départ sonne comme un soulagement.
Les ouvriers se mettent en route vers Macrolotto, une zone industrielle à l’orée de la ville. Des milliers de showrooms s’alignent le long des rues tirées au cordeau. Les Chinois de Macrolotto aiment la fluidité. Produire vite et en quantité, vendre à bas prix mais à marge maximale, expédier, collecter l’argent et le renvoyer aussitôt vers la Chine. Aucun imprévu ne doit perturber le fonctionnement du royaume de la fast-fashion. Mais ce soir, les Pakistanais de la via del Bisenzio ont décidé d’enrayer la mécanique industrialo-mafieuse de Macrolotto. Puisque leur patron chinois refuse de payer leurs salaires, ils ont décidé de réclamer leur dû au donneur d’ordre chinois de celui-là même qui les a grugés. Ikhlak est ravi. Cela fait des jours qu’il attend le moment de passer à l’action. Il fait un boucan épouvantable avec son haut-parleur. Talla Diazine s’est assis en tailleur devant la porte du showroom, dont le propriétaire, alerté par ses voisins, arrive sans tarder sur les lieux. «Regarde, dit Domenica, la syndicaliste italienne qui a organisé l’action. Le patron ne pose même pas les yeux sur le Sénégalais. Il n’y arrive pas. Ici, c’est Chinatown, les Chinois vivent entre eux, travaillent entre eux, se tuent entre eux. Ils n’arrivent même plus à imaginer qu’on puisse être autre chose que chinois et se battre pour ses droits. Je suis sûre qu’il sont étonnés de voir que des Pakistanais connaissent des mots comme grève, occupation des lieux, respect des droits... »
Ikhlak, le furieux et son mégaphone veulent obliger le marchand chinois à réviser son droit du travail. Un sourire s’étire sur le visage du commerçant, un ouvrier hurle : «Sciopero !» («grève» en italien) avec l’accent pakistanais dans un mégaphone orné du marteau et de la faucille... Aux yeux des Chinois rassemblés autour de leur confrère attaqué, la scène semble plus drôle qu’inquiétante. On se met d’accord pour ne pas alerter les Carabiniers. Pas besoin de mêler les Italiens à ce qui n’est rien d’autre qu’une farce pour les Chinois.

À LIRE
L’Odyssée d’Abdoul, 272 p., paru en 2024, 20 €, et Le Livre noir de la mode, 272 p., paru en 2021, 20 €, deux ouvrages d’Audrey Millet parus aux
éditions Les Pérégrines




