
La Biovallée un Laboratoire Territorial pour l’Avenir

Le Grand Décentrement

La Biovallée un Laboratoire Territorial pour l’Avenir

Le Grand Décentrement
Des voix sous les dunes
Jean-Marie Hosatte
Pages de titre : le professeur Salem Ould Elhadj (à droite) étudie un traité de droit coranique du XVIe siècle qu'un chef de famille touareg a accepté de lui montrer. Photo de l'auteur, 2010.
LE GRAIN DES PEAUX QUE LE VENT BRÛLANT A TANNÉES EN CUIRS SOMBRES, la douceur de celles que les voiles ont protégées du souffle du Sahara, ne peuvent s’estimer que du regard. Un effleurement, ici, est un outrage. Le souvenir des ancêtres qui furent esclaves, marchandise palpée avant d’être vendue, estimée pour être bien négociée, s’exprime dans la pudeur des gens de Tombouctou.
Les esclaves, c’était l’or noir de la ville. Mais on y négociait aussi le sel, l’or blanc et l’or jaune, celui qui roulait en remous de poussière scintillante dans les flots du Niger. Tombouctou, fondée en 1100, a toujours été cité d’islam. Elle s’enorgueillit toujours «de ne s’être jamais courbée devant les idoles». Les juifs y furent toujours acceptés, jamais les chrétiens. Un roi de Tombouctou, dit-on, il s’appelle Kankan Moussa (ou Musa, 1312-1332/37), décide un jour de faire le pèlerinage de la Mecque. En 1324, la caravane royale, servie par 60 000 esclaves, s’ébranle vers l’est. Dans ses coffres, Kankan Musa emporte huit tonnes d’or pur qu’il distribue sans compter sur sa route. La générosité du roi de Tombouctou fait s’effondrer le cours de l’or sur les marchés du Caire. Musa doit emprunter de quoi revenir chez lui. Il est ruiné mais il ramène avec lui Abu Es Haq Es Saheli, l’architecte qui va lui construire la fabuleuse mosquée Djingareyber. Le bâtiment marque depuis huit siècles le point où la savane, au plus intime d’une large courbe du Niger, rencontre le désert. Djingareyber a fait la renommée de Tombouctou.
Au XIVe siècle, alors que l’Europe agonise sous les assauts de la Peste noire, l’ombre fraîche de la grande mosquée, percée de lances de lumière éblouissante, devient un lieu d’étude. Les maîtres y enseignent un islam doux, tolérant, curieux de toutes les sciences. Les étudiants affluent de l’Afrique entière pour les écouter. À la fin du XVe siècle, les souverains chrétiens achèvent la Reconquista. Les lettrés musulmans d’Espagne se mettent en route et, traversant le Sahara, ils viennent chercher refuge à Tombouctou où il savent qu’ils pourront étudier l’astronomie et la philosophie, la physique, le droit et les mathématiques, la médecine et la géométrie sans que nul ne songe à les traiter ni d’infidèles, ni d’hérétiques. Les maîtres renommés attirent les étudiants non seulement d’Afrique mais aussi de Perse, d’Arabie. Ils sont bientôt 25 000, un quart de la population de Tombouctou, à s’enrichir de tous les savoirs du monde connu à l’époque.
” La douceur de celles que les voiles ont protégées du souffle du Sahara, ne peuvent s’estimer que du regard. ”

Fig. 1. Portrait de jeune femme. L’islam traditionnellement pratiqué à Tombouctou fortement inspiré par le soufisme, est moins sévère à l’égard des femmes que l’islam wahhabite qu’imposent les islamistes dans les zones qu’ils contrôlent.
Photo de l’auteur, 2010.

Fig. 2 et 3. La grande mosquée Djingareyber de Tombouctou a été construite entre 1325 et 1327 sous le règne de Kankan Moussa, à son retour de la Mecque. L’architecte en est Abu Es Haq Es Saheli.
Selon Ibn Khaldun, l’empereur offrit à Saheli 12 000 mithqals (env. 56 kg) de poussière d’or pour sa conception et sa construction. Toutefois, on estime aujourd’hui que son rôle dans la construction fut limité. C’est la plus grande mosquée de Tombouctou : elle peut accueillir la prière du vendredi qui rassemble jusqu’à 2000 fidèles.
Photo de l’auteur, 2010.
” L’ombre fraîche de la grande mosquée, percée de lances de lumière éblouissante, devient un lieu d’étude. ”

Tombouctou est sous l’influence des idées scientifiques nées en Inde et dans cette Chine si lointaine. Un peuple de commerçants et d’artisans se met aux services des hommes de sciences.
Libraires, scribes, papetiers, enlumineurs et tanneurs produisent des bibliothèques entières d’ouvrages religieux ou profanes. Le papier que seuls les chrétiens de Venise sont capables d’envoyer en quantités suffisantes vers Tombouctou est hors de prix. Les Vénitiens ont l’habitude de mettre une croix en filigrane des feuilles vierges qu’ils envoient par caravanes au delà du Sahara.

Fig. 4. Vieux assis devant la mosquée Djingareyber. La grande mosquée est le centre de la vie sociale des hommes de Tombouctou. Toutes les affaires, publiques autant que privées, se règlent au cours de longs palabres que l’on tient à l’ombre des murs du vieux sanctuaire.
Photo de l’auteur, 2010.
Les puristes s’offusquent de cette mauvaise manière des chrétiens. Les sages apaisent leur fureur. Les lettres de l’alphabet arabe, celles avec lesquelles est écrit le saint Coran ont, disent-ils, la faculté d’exorciser les démons chrétiens. Seul le texte compte, qu’importe qu’il soit inscrit sur le plus fin vélin, une peau de chèvre ou même une omoplate de chameau, quand aucun autre support n’est disponible.

Fig. 5. Les manuscrits de Tombouctou ne sont pas tous des traités savants. Les collections sont également constituées de chroniques familiales où furent scrupuleusement consignés les événements du quotidien, il y a plusieurs siècles.
Ces textes regorgent d’informations sur le fonctionnement de la société des royaumes africains au temps de leur splendeur. Ils sont également remplis de secrets de famille que les générations actuelles ne souhaitent pas voir exposés.
Photo de l’auteur, 2010.
Alors que balbutie à peine la Renaissance européenne, l’empire Songhaï, dont Tombouctou est le plus beau joyau, est à son apogée. Les grands commerçants, les puissants fonctionnaires rivalisent pour constituer de riches bibliothèques qu’ils mettent humblement à la disposition des savants. Au milieu du XVIe siècle chrétien, Hadj Ahmed Ben Oumar est le collectionneur le plus avisé de la ville.


Fig. 6. Page d’un traité coranique. Aucun savoir n’était hérétique au temps de l’âge d’or de Tombouctou, mais c’est bien sûr l’étude du Coran qui primait sur tous les autres enseignements. L’islam de Tombouctou était une religion apaisée, ne rejetant pas les influences intellectuelles et spirituelles venues d’aussi loin que la Chine et l’Inde. Malgré cela, le christianisme fut toujours interdit dans la cité car il était considéré comme une forme particulièrement insupportable du péché d’idolâtrie.
Photo de l’auteur, 2010.
Fig. 7. Pour la plupart, les manuscrits de Tombouctou n’ont pas été lus, ni même ouverts depuis des siècles. Ils s’empilent dans des cachettes aménagées dans les murs des maisons. Au fil du temps, ils ont acquis une puissance magique et sont devenus des talismans qui protègent les familles qui en ont la garde contre des grands malheurs : la sécheresse, le pillage, la famine et la ruine.
Photo de l’auteur, 2010.

Fig. 8. Page d’un traité d’astrologie du XVIe siècle. La préservation de pièces aussi précieuses est considérée comme un « véritable miracle » par les scientifiques qui travaillent à l’étude et à la conservation de ces livres.
Photo de l’auteur, 2010.
À sa mort, il lègue sa bibliothèque à Ahmed Baba (1556-1627), son petit-fils que ses pairs appellent « la sommité de son ère». Ahmed Baba travaille sans relâche. Il rédige lui même 56 traités de droit et de philosophie du droit. Les lettrés viennent des quatre coins de l’univers musulman pour faire reconnaître leur science par le « sage entre les sages ». En 1591, ce ne sont plus des étudiants qui se présentent aux portes de Tombouctou mais des soldats. Le pacha de Marrakech a réussi à faire traverser le Sahara à son armée. Quatre mille fantassins marocains écrasent l’armée africaine du roi Astia Ishaq. Tombouctou subit l’épreuve du djihad pour la première fois de son histoire. La ville est mise à sac. Les lettrés sont égorgés, les femmes violées, les hommes réduits en esclavage. Ahmed Baba et soixante de ses étudiants échappent au massacre car le pacha préfère en faire des trophées vivants qu’il exhibe dans son palais de Marrakech.

Fig. 9. Pages d’un manuel d’astronomie. Les collections de livres sont menacées par l’eau, la poussière et la vermine. Certaines pages tombent en poussière quand on ouvre les ouvrages pour la première fois depuis des siècles.
Photo de l’auteur, 2010.

Fig. 10. Pages de manuscrits mitées.
Photo de l’auteur, 2010.
La défaite des armées de l’empire Songhaï face aux guerriers marocains pose le lourd éteignoir de l’islam rigoriste sur le foyer intellectuel qui flamboyait à Tombouctou depuis des siècles. Mais le mythe de Tombouctou s’est déjà propagé à l’Europe. Depuis 1526, tout ce que le continent chrétien compte de princes et d’aventuriers s’est passionné pour le livre de Léon l’Africain (v.1490-apr. 1550), un esclave musulman si brillant que le pape l’a officiellement adopté. Léon décrit Tombouctou comme une cité pavée d’or, gouvernée par des sages dictant leurs lois aux rois d’Afrique.
La voix discordante de Paul Imbert (v.1585-v.1640), un Français capturé par des corsaires barbaresques puis vendu comme esclave à Tombouctou en 1610, peine à se faire entendre. De retour en France, Imbert crie à la supercherie la ville qui fait rêver l’Europe n’est, dit-il, qu’un chaos de ruines lépreuses et de huttes de boue sèche, dévorées par le désert. Les habitants y sont brutaux et misérables et on n’y trouve pas plus d’or que de livres précieux. En 1828, un autre Français, René Caillié (1799-1838), parvient, à l’issue d’un éprouvant voyage de plusieurs années, à entrer dans Tombouctou et à en repartir vivant. De retour en Europe, il publie le récit de ses aventures. Il décrit Tombouctou comme une ville fantôme, suffoquant dans la chaleur, la misère et la poussière. Ceux qui suivront ses traces, prophétise Caillié, ne trouveront au delà du désert, ni la fortune, ni la gloire. L’Europe s’insurge contre Caillié. Malheur à qui prétend abattre une légende. Les Anglais sont les plus acharnés à contredire le Français. Alexander Gordon Laing (1793-1826), un de leurs plus fameux explorateurs, entré à Tombouctou le 18 août 1826, ne s’est-il pas empressé d’envoyer un message enthousiaste au consul britannique en Lybie pour l’assurer qu’il n’était en rien déçu par ce qu’il avait découvert à Tombouctou et qu’il a bel et bien vu dans la ville tout ce qu’il espérait y trouver ?

Fig. 11. Tombouctou a été édifiée au point le plus septentrional où le désert et la savane se rencontrent. C’est là que la « civilisation des pirogues » vient échanger avec la « civilisation des caravanes ». Photo de l’auteur, 2010.

” Les livres sont exceptionnellement
présentés aux visiteurs. ”
Laing n’aura pas le temps de confronter sa vision de Tombouctou à celle de René Caillié. Obligé de fuir la ville, l’explorateur britannique est rattrapé par un chef touareg qui l’étrangle, le décapite et abandonne sa dépouille aux charognards. La légende de Tombouctou, la ville aux toits d’or, survit un peu plus de trente ans à Alexander Laing. L’Allemand Heinrich Barth (1821-1865) revient en Europe après être entré dans la ville en septembre 1853 pour confirmer point par point le désespérant récit de René Caillié.

Fig. 12, 13 et 14. Les livres sont exceptionnellement présentés aux visiteurs. Les chefs de famille qui en ont la responsabilité craignent plus que tout le vol de ce patrimoine qu’ils ont l’obligation de transmettre à leurs descendants. Photos de l’auteur, 2010.


Fig. 15 et 16. Quelques calligraphes gardent vivante la tradition des scribes de l’âge d’or. Tombouctou n’a pas connu la révolution de l’imprimerie.
Tous les ouvrages destinés à satisfaire la demande des 25 000 étudiants qui se pressaient auprès des maîtres les plus renommés, étaient copiés et illustrés à la main. Photos de l’auteur, 2010.

L’ère coloniale commence à Tombouctou en 1897. Les troupes françaises prennent la ville et n’y découvrent aucun trésor. Quelques collections de livres tombent toutefois sous la main des occupants qui, le plus souvent, les brûlent. On en envoie cependant quelques-unes vers les réserves des musées parisiens. Ce pillage est insupportable à la population qui est convaincue que les manuscrits ont acquis une puissance magique suffisante pour la protéger des fléaux qui la terrifient. Mais force reste à la loi du canon. Tombouctou ravale sa colère. Son nom devient synonyme d’ennui et d’isolement. Le Mali accède à son indépendance en 1960. Cela ne suffit pas à sortir Tombouctou de son éternelle torpeur. On ne cherche plus de trésors dans les dunes et sous les maisons effondrées. Ils sont là pourtant. En 1973 est fondé l’Institut des hautes études et des recherches islamiques Ahmed Baba. Mais les familles hésitent à confier leurs fabuleuses collections aux représentants du gouvernement malien. En 1985, les Touaregs du Mali subissent une sècheresse effroyable. Leur bétail est décimé.
Pour survivre, les familles doivent quitter le désert ou se résoudre à vendre ce qu’elles ont de plus précieux. Des cachettes scellées depuis cinq siècles, et dont le secret se transmettait de père en fils, s’ouvrent enfin. Dans les maisons, derrière de faux murs de briques de boue séchée, on retrouve les livres de l’âge d’or par milliers.

Fig. 17. Elève dans une école coranique avec une tablette d’alphabet arabe. Depuis la fin de l’âge d’or, l’apprentissage par cœur du Coran est l’unique enseignement délivré aux enfants. Les filles sont exclues des écoles coraniques où leurs frères répètent sans cesse les mêmes mots sous la férule de l’imam.
Photo de l’auteur, 2010.
” Depuis la fin de l’âge d’or,
l’apprentissage par cœur du Coran
est l’unique enseignement délivré aux enfants. ”

Fig. 18. L’adobe (argile mélangée a de l’eau et très peu de paille) utilisé pour la construction de la mosquée est particulièrement fragile. Cela oblige les habitants a de continuels travaux d’entretien, qui sont devenus un acte de dévotion auquel chaque homme se sent contraint de sacrifier.
Photo de l’auteur, 2010.

Fig. 19. La musique est un élément essentiel de la vie à Tombouctou. Elle a été déclarée haram (impure) pendant les dix mois d’occupation islamiste de la ville. Les instruments ont été brûlés dans un gigantesque autodafé. Les postes de radio et de télévision ont été brisés par la Police des mœurs islamique. Photo de l’auteur, 2010.
On en exhume encore du fond des puits asséchés depuis des générations ou dans le sable à proximité des campements touaregs temporaires. Chassés par la faim et la soif, des clans confient leurs livres à ceux qui ont choisi de rester, espérant la miséricorde d’Allah. La nouvelle du miracle de Tombouctou se répand alors en Afrique. Mais le prodige a triste mine. Les milliers d’ouvrages qui reviennent au jour ont subi pendant cinq siècles les assauts de la vermine. Les insectes ont criblé les coffres de bois et les couvertures de peaux qui protégeaient les livres de milliers de trous par lesquels la poussière s’est infiltrée entre les pages des ouvrages éteignant l’incandescence des enluminures. En 2001, Thabo Mbeki, le président sud-africain prend conscience de la perte irréparable que subirait le patrimoine culturel de l’Afrique si les bibliothèques de Tombouctou achevaient de tomber en poussière.

Fig. 20 (ci-contre). Ce vieil homme pauvre est un descendant d’esclave. Le commerce de l’or noir (les esclaves) a fait la fortune de la ville où s’échangeaient aussi le sel (l’or blanc) et l’or en quantités fabuleuses. Photo de l’auteur, 2010.

Fig. 21. Famille touareg au loin dans une dune. Les familles de Touaregs sont étroitement unies par la tradition, les légendes et les secrets familiaux transmis de génération en génération. C’est dans les livres que sont consignés les épisodes de l’histoire de chaque clan que nul étranger n’est supposé connaître. Photo de l’auteur, 2010.
L’Afrique du Sud débloque des fonds pour assurer la conservation et la copie des livres cachés. Les manuscrits de Tombouctou apportent en effet la preuve que l’Afrique n’est pas «naturellement » condamnée à n’avoir qu’une culture orale. La transmission de la mémoire et du savoir de générations en générations africaines s’est faite pendant des siècles selon le modèle européen qui privilégie l’écrit. Le projet de sauvetage soutenu par l’Afrique du Sud consiste à scanner les dizaines de milliers de manuscrits que possèdent les familles de Tombouctou et qu’elles ont tant de réticence à montrer à des étrangers, aussi bien intentionnés soient-ils. En confiant leurs manuscrits à des tiers, les habitants de Tombouctou craignent de voir dévoiler bien des secrets de famille inavouables.
Les collections de Tombouctou ne sont pas constituées uniquement de traités savants et de livres d’études. Elles recèlent des milliers de chroniques familiales dans lesquelles sont consignés tous les événements de la vie des clans. La révélation de certains méfaits, de dépossessions, d’adultères commis il y a des siècles pourraient enflammer, aujourd’hui encore, de meurtrières vendettas familiales. Mais plus que tout, ceux qui possèdent encore des manuscrits craignent que l’on y trouve la mention de conversion au judaïsme de lointains ancêtres.

Fig. 22. La beauté légendaire des femmes de Tombouctou est un élément essentiel du mythe.
Photo de l’auteur, 2010.

Fig. 23. Portrait d’un Touareg. Même sans un sou vaillant, ces hommes restent les seigneurs de Tombouctou.
Photo de l’auteur, 2010.
En avril 2012, le djihad fond sur Tombouctou. Les rebelles touaregs sont les premiers à entrer dans la ville. Ils sont suivis, quelques jours plus tard, par les cohortes du mouvement Ansar Dine. L’occupation de la ville par les islamistes va durer dix mois. Elle commence par le viol et la bastonnade des femmes qu’une Police de la Pudeur, rapidement constituée, estime indécentes. On tranche la main de quelques voleurs. La musique, indispensable à la population pour supporter l’infiniment lent déplacement du temps, est déclarée haram, impure.
Les instruments de musique sont brûlés en public, les postes de radio détruits. Ultime outrage, les guerriers d’Ansar Dine s’attaquent aux mausolées élevés sur la tombe des hommes saints. Ils accusent la population de Tombouctou de se livrer à l’abominable péché d’idolâtrie en allant prier sur les tombes des sages soufis défunts. Mais ce sont surtout les livres que les islamistes cherchent à anéantir. Ils en brûlent 4200 parmi les plus précieux qui leur tombent sous la main en un seul autodafé. Les chefs de famille sont sommés de remettre leurs collections aux sbires d’Ansar Dine. Prévoyant la fureur iconoclaste des djihadistes, Abdel Kader Haidara, descendant de l’une des plus illustres familles de Tombouctou, parvient à convaincre de nombreux chefs de familles de lui remettre leurs collections qu’il se charge de faire sortir de la ville occupée pour les mettre à l’abri à Bamako. Haidara va ainsi sauver 45 bibliothèques qu’il fait acheminer, pour la plupart, en pirogues le long du Niger vers la capitale malienne.
L’exfiltration de 50 000 volumes de Tombouctou, occupée par les islamistes, n’a pas tari les cachettes où seraient encore dissimulés plus de 150 000 manuscrits. Mais la menace d’anéantissement total n’a jamais pesé aussi lourdement sur ce trésor de l’humanité. Qu’ils s’appellent Boko Haram au Nigéria, AQMI au Sahel, Ansar al Sharia en Tunisie ou en Lybie, Al Shahab en Somalie, tous ces groupes ont en commun l’horreur d’un islam en paix avec les autres religions et hôte généreux des sciences. Les manuscrits cachés de Tombouctou attestent que la religion d’Allah n’est pas un éternel appel à la guerre sainte, qu’elle n’est pas l’ennemi de tous les savoirs. Le message de tolérance des sages de Tombouctou qui nous parvient par delà les siècles est un blasphème insupportable que les «Fous de Dieu» ont fait le serment d’étouffer pour toujours.
