
Sprizberg l’Adieu au Froid

La Biovallée un Laboratoire Territorial pour l’Avenir

Sprizberg l’Adieu au Froid

La Biovallée un Laboratoire Territorial pour l’Avenir
INSECTES
Ces mal aimés
indispensables
Dans le jardin botanique de Sérignan-du-Comtat, les insectes sont les véritables maîtres des lieux. Depuis vingt-cinq ans, le jardinier Max Lebataille cisèle le désordre végétal pour leur équilibre et leur foisonnement. Ici résonnent encore l’esprit de leur ami, l’entomologiste Jean‐Henri Fabre, et sa passion pour la poésie du vivant. Une invitation à faire la paix avec ces petites bêtes qui nous veulent du bien.
TEXTE ET PHOTOGRAPHIES JEAN-MARIE HOSATTE
Agenouillé au milieu d’un chaos d’herbes sauvages, Max Lebataille griffe, coupe, taille dans cette friche où lui seul, jardinier depuis vingt-cinq ans au Muséum d’histoire naturelle de Sérignan-du-Comtat, peut discerner une organisation, une logique. Le jardinier arbitre ce foisonnement qui, sans lui, serait livré à la loi de l’espèce la plus forte. Les rampantes contre les grimpantes, les irritantes contre les inoffensives, celles qui fleurissent face aux timides, chaque espèce tente de coloniser l’espace vital des autres. Le jardinier se défend de faire du maintien de l’ordre végétal. Il n’a pas de parti pris. Il veille à ce que toutes vivent parce que de leur existence dépend de celle des insectes.
LES VRAIS AMIS DE JEAN‐HENRI FABRE
Ce sont eux, les véritables maîtres de l’Harmas, la propriété du naturaliste autodidacte Jean-Henri Fabre. De ce roncier, il fera son éden. Celui que Victor Hugo aurait, un jour, appelé «l’Homère des insectes» s’installe là avec sa famille en 1879. Il ne s’en éloignera plus jusqu’à sa mort en 1915. Jean-Henri Fabre a 56 ans quand il dispose enfin des 6000 francs nécessaires pour acheter une vaste maison, entourée d’un méchant jardin – harmas signifie «mauvaise terre» en provençal – qu’il va s’acharner à transformer en laboratoire d’entomologie vivante. Ce professeur de sciences à la retraite n’est pas encore une célébrité, sa renommée ne s’étend pas au-delà de quelques sociétés savantes de Provence.
Pourtant, ce presque inconnu inspire un respect sans limite à Charles Darwin. Le misanthrope provençal et le très sociable Britannique correspondent depuis vingt ans déjà. Ils se sont rencontrés en France, en 1859, l’année même où Darwin publie L’Origine des espèces.
Depuis, ce dernier ne manque jamais une occasion de louer les exceptionnelles qualités d’observateur de Fabre – il lui a d’ailleurs commandé des études sur les mœurs de la Chalicodoma muraria, une simple abeille des murailles, ou encore sur les champs magnétiques et leur influences sur le sens de l’orientation des animaux.
Pourtant, Fabre n’adhère pas à la théorie de l’évolution, il croit, lui, « à la fixité des espèces » et n’en démordra jamais au grand dam de Darwin. Mais le professeur lui est bien trop précieux pour qu’il interrompe leur collaboration. Le maître de l’Harmas déteste capturer des insectes pour les épingler en rangs serrés dans des boîtes. Il ne les aime que vivants et personne mieux que lui ne sait décrire leurs comportements, leurs couleurs, leurs luttes sans fin et la perfection de leurs œuvres, toujours détruites et sans cesse recommencées. Fabre affirme: « Je ne connaîtrai réellement
la bête que lorsque je saurai sa manière de vivre, ses instincts, ses mœurs... » Réservé avec les hommes, Fabre s’affranchit de sa méfiance quand il se retrouve seul devant «ses» bêtes: « Mes chères bêtes d’autrefois, mes vieux amis, d’autres de connaissance plus récente, tous sont là, chassant, butinant dans une étroite proximité. »
La célébrité tombe sur Fabre comme la foudre sur un des cèdres de l’Harmas, en 1880. L’Académie des sciences lui demande d’étudier les mœurs du Daktulosphaira vitifoliae, un puceron américain vecteur du phylloxéra. Ses observations précises contribuent à éviter la destruction totale de l’ensemble du vignoble européen. Les dix volumes des Souvenirs entomologiques, publiés entre 1879 et 1907, sont un succès de librairie. On propose Fabre deux fois pour le Prix Nobel de littérature.
Et le méchant jardin se mua en laboratoire d’entomologie vivante.
GARDIEN DU VIVANT
Max Lebataille, jardinier du Muséum d’histoire naturelle de Sérignan-du-Comtat (Vaucluse).



La reconnaissance qui lui est accordée est d’autant plus étonnante que les insectes, ses amis, ses merveilles, n’inspirent encore que peur et dégoût à ses contemporains. Darwin écrit: « Je peux à peine me résoudre à toucher un ver de terre, bien que je l’aie souvent disséqué ; l’aspect des insectes me fait reculer d’instinct comme s’ils étaient hideux ou dangereux. » Victor Hugo renchérit: « L’homme effrayé voit dans l’insecte un démon. » L’entomophobie, la peur des insectes, est une très vieille affaire. La Bible ne voit en eux que vermine et fléau. Ni fourmi ni sauterelle, ni coccinelle ni cigale sur la liste des animaux que Noé accueille dans son arche.
VERS UN ARMAGEDDON ÉCOLOGIQUE
La méfiance se fait contentieux quand la survie de l’humanité sédentarisée et urbanisée est conditionnée par la richesse des récoltes. Les insectes qui ravagent les champs ou infestent les greniers sont des concurrents redoutables. Punaises, poux, puces, moustiques propagent la malaria, la peste, le typhus. Longtemps, l’Église se demandera pourquoi Dieu a créé ces petits monstres qui nous affligent d’aussi terribles fléaux.
Rien d’étonnant alors à ce que la culture occidentale fasse de l’aversion pour les insectes l’un de ses fondamentaux. Selon Jung, la peur des insectes, si ancienne, reste si active qu’il faut l’inscrire sur la liste des archétypes, ces « mémoires héritées, collectives et primales » qui expliquent nos comportements, nos phobies, nos goûts et nos dégoûts. Mais la «pensée sauvage» éprouve parfois le même malaise au contact des insectes. Dans son ouvrage éponyme, Claude Lévi-Strauss observe, en 1962, que « les insectes sont trop articulés pour notre imagination. Ils nous troublent parce qu’ils sont à la fois trop proches et trop étrangers ». Pas de paix, pas de coexistence possible avec une forme de vie aussi différente de ce que nous sommes et des animaux que nous aimons. En 1957, Georges Bataille pose cette altérité indépassable en principe: « L’insecte est un monde fermé, un monde à part, un monde d’effroi. Il échappe à la douceur. Il est sec, rapide, brutal. » Il faut donc l’exterminer. Le cinéma et la littérature fantastique fourmillent alors d’araignées gluantes et géantes, d’asticots monstrueux, de fourmis avides de chair humaine, de nuées de bestioles aussi hostiles que répugnantes.
C’est à cette époque que l’agriculture utilise des quantités massives de DDT, l’arme chimique ultime contre ces insectes. L’extermination est l’évidente solution.
La première alerte sonne en 1962. Rachel Carson publie Silent Spring (Printemps silencieux). L’ouvrage familiarise le public avec la notion d’écosystème interconnecté. On comprend alors que retirer une seule
brique de la muraille apparemment indestructible de la vie risque de faire s’effondrer tout l’édifice et que l’humanité, abusée par le slogan «Mieux vivre par la chimie», sera ensevelie sous les décombres du vivant. Le DDT sera interdit dix ans après la publication du livre de Rachel Carson en Europe et en France. Mais la guerre faite aux insectes ne s’arrête pas. On leur inflige ce que David Wagner appelle: « La mort par 1 000 coupures... Selon l’emplacement et l’espèce, les causes du déclin peuvent inclure le changement d’usage des terres, le changement climatique, l’agriculture, les espèces nouvellement introduites, la nitrification, la pollution, les insecticides, les herbicides, l’urbanisation et la pollution lumineuse. »
Les insectes sont trop articulés pour notre imagination. Ils nous troublent car ils sont à la fois trop proches et trop étrangers.
David Wagner fait partie, avec May Berenbaum, Dave Goulson et E.O. Wilson, des entomologistes les plus connus dans le monde aujourd’hui. Leur point commun? S’être détachés de la méthode purement classificatoire des insectes pour se rapprocher de celle de Jean-Henri Fabre. Il ne s’agit plus de constituer des collections exhaustives d’insectes morts pour ensuite décrire toutes leurs caractéristiques physiques et les répartir en genres, catégories, types, classes et sous-classes... Cette tradition occidentale s’avère inefficace pour restaurer la place des insectes dans les sociétés urbanisées et industrialisées. L’approche strictement taxonomique ne nous est d’aucune utilité pour changer notre appréciation de ces formes de vie perçues encore et toujours comme des nuisances. Or, il y a urgence à bouleverser notre regard sur eux car notre phobie justifie une extermination qui va inévitablement provoquer notre propre perte.
DANS SON JUS
Rien n’a bougé ici.
Ni la maison, ni le jardin, ni le cabinet de travail.


Dave Goulson, de l’université du Sussex, coauteur de l’étude de Krefeld qui a révélé un effondrement de la biomasse d’insectes de 76% entre 1989 et 2016, écrit: « Nous sommes actuellement en route vers un Armageddon écologique. Les insectes représentent environ deux tiers de toute la vie sur Terre, mais il y a une sorte de déclin horrible... Si nous perdons les insectes, alors tout va s’effondrer. » Juste avant sa mort en 2021, l’Américain E.O. Wilson, «l’homme fourmi», deux fois prix Pulitzer, parfois appelé «le Darwin moderne», confirmait qu’un sort funeste menace l’humanité si celle-ci ne fait pas la paix avec les insectes: « Si toute l’humanité devait disparaître, le monde se régénérerait vers l’état d’équilibre qui existait il y a 10 000 ans. Si les insectes devaient disparaître, l’environnement s’effondrerait dans le chaos. »
UN PONT CULTUREL ENTRE LA FRANCE ET LE JAPON
Notre salut passe par une révolution culturelle qui nous rapprocherait du Japon, où les insectes occupent une place privilégiée dans la culture traditionnelle depuis au moins mille trois cents ans. Pour les Japonais, le monde des «petites créatures», auquel appartiennent également les vers et les escargots, est peuplé de messagers spirituels, de porteurs de présages ou d’esprits réincarnés. L’entomologie japonaise privilégie une approche intimiste, empreinte d’une véritable empathie pour la vie grouillante de l’univers des mushi. Shonen Matsumura (1872-1960), l’équivalent japonais de Jean-Henri Fabre, proposait aux entomologistes de son pays de développer une «vision holistique» de leur domaine d’étude. « Pour comprendre la nature, il faut d’abord la cataloguer avec précision, puis révéler les liens invisibles qui unissent les formes de vie », disait-il.
C’est le même but que poursuivait Fabre, qui n’a, semble-t-il, jamais entretenu de correspondance avec son homologue japonais.
Observateur passionné du vivant, il se
désespérait de le faire aimer à ses contemporains sous ses formes les plus effrayantes. Dans ses Souvenirs entomologiques, le «roi provençal des bousiers» s’adresse ainsi à ses seuls amis: « Mes chers insectes, si vous ne pouvez convaincre ces braves gens parce que vous n’avez pas le poids de l’ennuyeux, je leur dirai à mon tour : vous éventrez la bête et moi je l’étudie vivante ; vous en faites un objet d’horreur et de pitié, et moi je la fais aimer ; vous travaillez dans un atelier de torture et de dépeçage, j’observe sous le ciel bleu, au chant des cigales ; vous soumettez aux réactions la cellule et le protoplasme, j’étudie l’instinct dans ses manifestations les plus élevées ; vous scrutez la mort, je scrute la vie. »
Comprendre la nature, révéler les liens invisibles qui unissent les formes de vie...
Ces lignes et quelques centaines d’autres de la même veine ont fait de Jean-Henri Fabre un personnage adulé par les Japonais. Ses œuvres, alliant rigueur scientifique et poésie, commencent à être traduites en japonais dès 1922, l’année même où le Muséum national d’histoire naturelle acquiert sa propriété et son parc dont il avait fait son «laboratoire du vivant». Aujourd’hui encore, on étudie l’homme de l’Harmas dans les écoles primaires du Japon. Le «Français le plus connu du Japon» depuis plus d’un siècle est régulièrement le héros de mangas. Le modeste domaine de Sérignan-du-Comtat est devenu un «pont culturel» entre la France et le Japon.
Ce n’est pas encore l’été. Le jardinier du Muséum s’active sous les cèdres et les pins centenaires. Les visiteurs trouveront la maison, le cabinet de travail, le jardin, les lunettes et les aquarelles de Fabre comme il les a laissés à sa mort. Seuls
manqueront le scarabée sacré, l’onthophage taureau, l’hespérie du barbon, la brunette sibérienne, la chalicodome des murailles et celle des hangars, les sphex, les cerceris... Nos chers disparus.
GARDIEN DU VIVANT
Max Lebataille, jardinier du Muséum d’histoire naturelle de Sérignan-du-Comtat (Vaucluse).




