
Insectes : Ces Mal Aimés Indispensables

Des Voix Sous les Dunes

Insectes : Ces Mal Aimés Indispensables

Des Voix Sous les Dunes
LA BIOVALLÉE
Un laboratoire
territorial pour l’avenir
Entre le Rhône et le Diois, dans la vallée de la Drôme, un territoire expérimente une autre manière de faire société. Ici, habitants, élus et acteurs locaux s’efforcent de concilier ce que Michel Serres appelait le «contrat social» – l’organisation collective de nos vies – et le «contrat naturel» – notre lien à la biosphère. De la gestion de l’eau à l’agriculture, de l’énergie à l’éducation, la Biovallée, qui englobe tout le bassin versant de la Drôme, invente des réponses locales et concrètes aux grands défis écologiques et sociaux.
Une expérience pionnière que viennent étudier des délégations du monde entier.
REPORTAGE PAR JEAN-MARIE HOSATTE
Tout commence il y a presque soixante ans, avec l’installation d’un groupe de hippies sur un territoire déserté et saccagé. Ces pionniers ne se doutent pas qu’ils vont poser les bases d’une expérience qui enthousiasmera des dizaines de dirigeants d’entreprises, des associations, les représentants de l’État, l’Europe et quelques dizaines de milliers de citoyens.
À 84 ans, Sjoerd Wartena incarne cette génération de vision- naires. Arrivé dans la vallée du Quint au milieu des années 1970, cet ancien philologue de l’université d’Amsterdam a déplacé des tonnes de pierres pour relever les murs en ruines de sa maison. Et aussi manipulé, trente années durant, pas moins de 5400 tonnes de fourrage pour nourrir ses soixante chèvres – un calcul minutieux qui révèle sa philosophie.
Pourquoi tant d’efforts ? La rencontre avec cette vallée abandonnée coïncide avec sa découverte du livre Small is Beautiful d’Ernst Friedrich Schumacher (1979). «Du point de vue économique, le noyau central de la sagesse est la pérennité, écrit-il. Nous devons étudier l’économie du durable.» Pour Wartena, tout est là : l’espoir de la pérennité, le refus de l’absurde et la discipline de la sobriété.

UNE RENAISSANCE PAR L’AGRICULTURE
Dans les années 1970, la Drôme s’est détournée de ces valeurs. La rivière qui donne son nom au département est absurdement polluée par les égouts et les pesticides. Mais ce saccage fait du département un terrain d’expérimentation idéal. Wartena calcule ce qu’il faudrait pour réintroduire les cultures traditionnelles de plantes médicinales et aromatiques. Une agriculture adaptée demanderait moins de pesticides et d’engrais chimiques. La rivière serait moins polluée et le territoire disposerait d’assez d’eau pure pour se développer durablement.
Les Vink, une famille hollandaise voisine des Wartena, décident de participer. Ils seront rejoints par Rodolphe Balz, un géographe et psychanalyste suisse installé dans le hameau d’Eygluy, attiré par la biodiversité de la Drôme qu’il estime être l’une des plus riches de la planète après celle de la Tasmanie. Les Wartena et les Vink développeront la culture bio des plantes médicinales et aromatiques.
TOUT EST LÀ : L’ESPOIR DE LA PÉRENNITÉ, LE REFUS DE L’ABSURDE, ET LA DISCIPLINE DE LA SOBRIÉTÉ.
Balz se consacrera, quant à lui, au développement d’une industrie locale d’huiles essentielles et de produits d’aromathérapie.
Thierry Geffray, ingénieur agronome arrivé à Montlahuc-en-Diois en 1976, se rappelle l’ambiance de l’époque : «Les gens que je fréquentais connaissaient Rachel Carson, pionnière de l’écologie moderne (auteure de Printemps silencieux, 1962, ndlr), Ivan Illich ou André Gorz, critiques du productivisme et défenseurs d’une société plus sobre et solidaire.» Pour lui, cette sensibilité environnementale s’explique par l’influence des protestants dans le département, plus ouverts à la science et aux expérimentations politiques et sociales.
Rodolphe Balz, fondateur de Sanoflore, a utilisé, dès 1977, la distillation à vapeur d’eau pure à basse pression pour extraire les huiles essentielles et autres.
Un savoir-faire ancestral qui respecte l’environnement et les principes actifs botaniques.


À Crest, Flore Bazin, ingénieure chimiste de formation, travaille au sein de Collembole. Elle gère la collecte des déchets alimentaires dans les restaurants et leur compostage.
Des membres du réseau «Paysans de nature» en balade avant la conférence du philosophe français Baptiste Morizo.
LA RÉSURRECTION D’UNE RIVIÈRE
Un territoire qui commençait à se rêver écologiquement vertueux ne pouvait continuer à être traversé par une rivière transformée en égout à ciel ouvert. Dans les années 1990, la Drôme est un cloaque. L’État envisage de construire un barrage de 12 millions de mètres cubes sur sa partie haute.
Ingénieur et ancien chercheur arrivé dans la Drôme après avoir quitté l’Algérie, Jean Serret va organiser l’opposition au projet de barrage. « Je le fais pour payer ma dette à la Drôme qui m’a accueilli après mon départ d’Algérie », dit-il. Il a calculé que le barrage ne résoudra les problèmes de l’agriculture intensive que le temps que la rivière finisse d’agoniser. Avec Didier Jouve, géographe et spécialiste des politiques territoriales, ils expliquent aux élus qu’un autre avenir est possible, à condition que la rivière soit sauvée.
En 1987, les premiers convaincus se réunissent dans le minuscule cinéma de Saillans pour définir un plan d’action. Plus de 200 initiatives locales sont lancées. Il faudra vingt ans d’efforts pour que la rivière, interdite à la baignade sur 95 % de son cours, devienne l’une des plus propres de France. En 2005, la Drôme reçoit le prestigieux International River Prize.
AU DÉBUT DES ANNÉES 2000, L’EAU DE LA DRÔME EST REDEVENUE SUFFISAMMENT ABONDANTE ET PURE POUR FAIRE VIVRE « LA BIOVALLÉE ».
Au début des années 2000, l’eau de cet affluent du Rhône est redevenue suffisamment abondante et pure pour faire vivre « la Biovallée ». Le mot est inventé par Jean Serret, Thierry Geffray et Didier Jouve, pour désigner et unifier le bassin de la Drôme ressuscitée. Le préfixe «bio» dans Biovallée ne désigne pas exclusivement les produits bio, mais «le foisonnement du vivant, humain, animal, végétal, rendu possible par l’assainissement de la Drôme», précise Thierry Geffray. Le projet vise à rendre tout le bassin-versant de la Drôme à la vie, sous toutes ses formes.
Les objectifs fixés sont ambitieux : consacrer la moitié des terres agricoles à l’agriculture biologique, interdire l’artificialisation des terres cultivables, proposer 80 % de produits bio et locaux dans les restaurants collectifs, diminuer la consommation d’énergie d’au moins 20 % et couvrir le reste par 25 % d’énergie renouvelable. Et aussi diviser par deux le volume des déchets à enfouir.

Baptiste Morizot, fondateur de la ferme du Grand Laval, laboratoire d’invention et d’expérimentation, en pleine conférence.

La Drôme, à Saillans.
Il aura fallu vingt ans d’efforts pour que la rivière, interdite à la baignade sur 95 % de son cours, devienne l’une des plus propres de France.
L’ÉQUILIBRE DÉLICAT ENTRE ÉCOLOGIE ET ÉCONOMIE
Pour Sabine Girard, ingénieure agronome et chercheuse en géographie, il serait injuste de voir la Biovallée comme l’éden « des bobos bifurqueurs ». Le futur de la Biovallée est pris en charge par de nombreux ingénieurs ou scientifiques originaires de la région. « La Biovallée n’est pas un territoire militant, ce n’est pas une marge ni un refuge pour les décrocheurs. C’est un espace où des entreprises et des militants alternatifs viennent apprendre à ne plus se regarder en adversaires. »
Yannick Régnier, directeur de l’Association Biovallée depuis 2022, renchérit: «C’est un exemple parfait de la recherche de l’équilibre entre le contrat naturel et le contrat social. Quelle est la juste ligne de crête entre des écolos qui veulent la “sobriété pour tous” et le fait que les gens doivent continuer d’avoir un boulot et un pouvoir d’achat ? »
Et de citer l’exemple de Nateva, une entreprise de plantes à parfums bio dont les approvisionnements sont uniquement locaux. Elle voulait étendre son usine, mais s’est heurtée à une forte opposition qui, « parce qu’il y avait des tulipes sauvages sur le terrain », a empêché toute construction de nouveaux bâtiments. « Je ne sais pas quel type d’activité on pouvait développer de plus vertueux sur le territoire... Cette ligne de tension n’est pas encore résolue. »

Distillation de la mélisse sur le site d’Elixens, à Eygluy-Escoulin, aux abords du Parc naturel régional du Vercors. Son fonctionnement limite l’utilisation des ressources naturelles.
LA FORCE ENTREPRENEURIALE
Quoi qu’il en soit, la Biovallée montre l’importance de l’entrepreneuriat: « Il y a dix ou quinze ans, on a connu une nouvelle période de développement, avec l’arrivée du FabLab et de l’Usine Vivante. Cette force entrepreneuriale a redonné un coup de dynamisme au projet», raconte Yannick Régnier.
Ancien dirigeant du groupe Véolia et aujourd’hui impliqué dans le développement de la Biovallée, Philippe Lagrange résume l’ambition du projet : «Trouver un juste équilibre entre trois dimensions – environnementale, sociale et économique. Cette vallée a du sang dans ses veines, façonnée par des femmes et des hommes engagés dans tous les secteurs – industrie, agriculture et agrotourisme. L’enjeu pour les entreprises est d’apprendre à agir de manière régénératrice vis-à-vis de la nature, tout en maintenant leur viabilité économique. Car si une entreprise perd de l’argent et disparaît, elle ne peut plus assurer ni son contrat naturel ni son contrat social.»
L’ENJEU POUR LES ENTREPRISES
EST D’APPRENDRE À AGIR DE MANIÈRE RÉGÉNÉRATRICE
VIS-À-VIS DE LA NATURE, TOUT EN MAINTENANT LEUR VIABILITÉ ÉCONOMIQUE.
UN MODÈLE POUR L’AVENIR
Aujourd’hui, la Biovallée représente bien plus qu’une expérience locale. «C’est un pari positif. On fait rêver. Même l’État cherche à s’associer à son image, note Yannick Régnier. Dans une atmosphère 2025 un peu techno-solutionniste, on apporte une autre voie, une approche territoriale multiacteurs et plus concrète. Ce modèle de développement et d’attractivité d’un territoire ne peut pas exister dans une approche uniquement techno, il doit nécessairement s’inscrire dans un nouvel assemblage territorial combinant social, économie et écologie. » Née de la rencontre entre le contrat social et le contrat naturel, cette expérience originale attire l’attention bien au-delà de la Drôme et même de l’Hexagone. Elle prouve qu’un autre modèle de développement est possible – un modèle où la sobriété rime avec la prospérité et où l’écologie et l’économie trouvent enfin leur équilibre.

De gauche à droite
Une jeune femme dans l’atelier GPA, à Livron-sur-Drôme, qui recycle les pièces des véhicules hors d’usage.
À Crest, locaux et néoruraux se donnent rendez-vous à la terrasse des cafés.
Brice Guyot, fondateur de la bricothèque La Chignole, a renoncé à une carrière dans l’informatique.
