
Notre-Dame de Paris : A Manufactured Middle Ages
Plaza Güemes
PAR JEAN-MARIE HOSATTE
Trois heures de l'après-midi, Plaza Güemes, au centre de Buenos Aires. Un homme tricote sur un banc. Il manie ses aiguilles, aussi absorbé qu'un démineur devant un engin explosif retors — mais à un signal que lui seul entend, il plie son ouvrage, se lève et file vers l'avenue Coronel Díaz. Il n'a pas fait dix pas qu'un jeune couple vient s'asseoir sur le banc qu'il vient de libérer. Elle regarde le ciel. Il la contemple. Entre eux, un mur de silence. Une jeune femme en fauteuil roulant range dans un sac de sport les haltères qu'elle soulevait depuis une demi-heure. Tout à coup impatiente, elle se propulse sans un regard autour d'elle vers le hall d'un immeuble moderne de l'avenue Jerónimo Salguero, à l'opposé du coin où s'est volatilisé le tricoteur.
Au milieu de la place, un jeune homme s'assoit par terre entre deux grosses caisses qu'un percussionniste pressé vient d'abandonner là. Une femme peu vêtue se plante devant lui. Ronds des tambours, courbes de la femme. Le regard de l'homme avachi, perdu dans un voluptueux jeu d'associations, prend une fixité minérale. Mais le voilà qui saute brusquement sur ses jambes et file à son tour. Étranges manèges, tous différents mais qui se concluent tous de la même façon : on arrête tout et on file sans tarder vers ce qui semble être un impérieux rendez-vous.




La plaza Güemes est l'épicentre de la Villa Freud, un quartier de la Recoleta que les Porteños ont baptisé ainsi — « moins par dérision que par tendresse », dit la psychanalyste Patricia Gherovici — en raison de l'incroyable densité de ses collègues installés dans les immeubles alentour. En 2008, on comptait cent quarante-cinq psychanalystes pour cent mille habitants — cinq fois plus qu'aux États-Unis. En 2014, ce chiffre avait grimpé à deux cents, plus du double de la France. Record mondial incontesté. Ces chiffres sont anciens, mais rien n'indique que la tendance se soit ralentie ou inversée. Nulle part ailleurs sur la planète ne sont rassemblés autant d'explorateurs de l'inconscient qu'à Buenos Aires. La plaza Güemes est, en somme, leur salle d'attente commune.
Ce jour-là, la librairie Letra Viva n'est pas accessible. C'est jour d'inventaire. Le propriétaire tente d'organiser le chaos qui règne dans sa boutique. Letra Viva, c'est le point de rassemblement des psychanalystes de la Villa Freud. Ils sont assurés de trouver là les textes les plus obscurs édités par les maisons d'édition les plus confidentielles. Un habitué, psychanalyste de la Recoleta depuis vingt ans, observe la scène depuis le pas de la porte.
« C'est simple : les Argentins aiment parler. Parler, parler, sans fin. C'est culturel, c'est viscéral. Et ceux qui font profession d'écouter ne manquent jamais de clients. Ma clientèle ? Tout le monde. Le chauffeur de taxi, la femme d'affaires, l'étudiant, la grand-mère. La psychanalyse en Argentine n'est pas une affaire de classe. Ce qui les rassemble tous, c'est la même question — la plus simple et la plus vertigineuse qui soit : qui suis-je, et dans quel pays est-ce que je vis ? Ils sont perdus. En tant qu'individus, et en tant que citoyens. Les deux à la fois, souvent simultanément. Depuis les années soixante, une majorité d'Argentins comptent beaucoup plus sur leur psychanalyste pour s'y retrouver que sur les journalistes, les experts ou les hommes politiques. Et franchement — est-ce qu'on peut leur en vouloir ? »


On lui pose la question. Pourquoi tant d'analysés, tant d'analysants, tant de librairies spécialisées, tant d'articles dans les journaux, tant de succès pour les psychanalystes à la télévision, à la radio, sur les réseaux sociaux ?
« Parce que nous sommes un peuple qui ne sait pas où il en est. Nous avons tout essayé — les caudillos, les généraux, les économistes du FMI, les présidents qui promettent et qui fuient en hélicoptère. Rien n'a tenu. Alors on est revenu à la seule chose qui tienne : se comprendre soi-même. Un Argentin qui va bien — politiquement, économiquement — ça n'existe pas. Mais un Argentin qui se comprend, ça, oui. Et comprendre pourquoi on souffre, c'est déjà ne plus en être tout à fait la victime. Regardez les réseaux sociaux. Les jeunes citent Lacan comme d'autres citent des footballeurs. La psychanalyse est devenue notre langue commune — celle qu'on parle quand toutes les autres ont échoué. »
En Argentine, « hacer terapia » n'est pas un secret honteux. Ce n'est pas non plus un luxe réservé à une élite — l'argent n'est pas un frein à la pratique psychanalytique. Les Français ont les antidépresseurs, les Argentins ont le divan. Patricia Gherovici, psychanalyste argentine exilée aux États-Unis, décrit ainsi la passion de ses compatriotes :
« Quand j'ai quitté l'Argentine à la fin des années 1980, mes amies m'ont avertie : "Oublie Freud, Lacan et tous les autres. La psychanalyse est morte aux États-Unis." Bien sûr, c'était une exagération. Mais comme Adorno l'a dit, en psychanalyse rien n'est vrai sauf les exagérations. On peut dire que Buenos Aires est une exagération de la psychanalyse. »
En 2009, trente-deux pour cent de la population avait consulté un psychanalyste. Mariano Ben Plotkin, historien de cette passion, aime citer cette phrase entendue dans un colloque :
« Quiconque oserait mettre en doute l'existence de l'inconscient ou du complexe d'Œdipe se trouverait dans la même position que s'il niait la virginité de la Vierge Marie face à un synode d'évêques catholiques. »
En Argentine, Dieu et Freud ont fini par faire bon ménage. L'Église a compris très tôt que la bataille ne pouvait être gagnée. Buenos Aires est ainsi devenue la seule ville du monde où la psychanalyse est une véritable culture populaire.
Freud débarque à Buenos Aires en même temps que le tango — dans une ville en plein vertige migratoire. Ce tango originel est celui dont Borges, une autre passion argentine, portera toujours la nostalgie. Des chants de voyous, une danse de marlous et de filles perdues de maisons closes. Le poète Enrique Santos Discépolo a trouvé la formule définitive : « Le tango est une pensée triste qui se danse. » Sabato va plus loin : il voit dans cette tristesse la mélancolie collective d'un peuple de déracinés, qui a mêlé ses nostalgies dans les faubourgs de Buenos Aires. Le tango soigne la blessure commune à tous ces immigrés — juifs, italiens, allemands, russes, français, anglais — qui ont traversé l'Atlantique en laissant derrière eux leur monde. Borges le dit : « le tango nous offre à tous un passé imaginaire. »




Quand il commence à séduire Buenos Aires, Freud ne s'égare pas dans les tripots. Il est accueilli à bras ouverts dans les salons des beaux quartiers, où l'on se passionne pour toutes les nouveautés, à condition qu'elles viennent de France ou d'Angleterre. Les Argentins fortunés sentent qu'ils peuvent trouver dans le freudisme à peine adolescent des réponses aux angoisses qu'ils partagent avec les Porteños les plus misérables. Qu'ils soient banquiers, commerçants, savants, lettrés, ils se sentent avant tout exilés dans un pays qu'ils possèdent mais qui n'est pas encore tout à fait le leur. La psychanalyse remplit dans les beaux quartiers la même fonction que le tango dans les faubourgs : elle soigne la douleur de l'exil. L'un et l'autre font de la mélancolie non pas une pathologie mais une condition — la condition de celui qui a été arraché à sa terre et qui ne sait plus très bien où est sa place dans le monde. Le tango la danse, la psychanalyse la parle. Mais c'est la même blessure qu'ils explorent, le même inconscient collectif qu'ils mettent en scène. Buenos Aires est la ville qui a compris, avant toutes les autres, que danser et se soigner pouvaient être une seule et même chose.
C'est une femme qui va précipiter ce miracle. Elle s'appelle Marie Langer. Née à Vienne en 1910 dans une famille juive de la bourgeoisie cultivée — le milieu exact d'où est sortie la psychanalyse —, elle se forme auprès des disciples directs de Freud, dans les cercles viennois où l'on débat ferme entre le divan et le marxisme. Puis l'Histoire s'accélère. Elle part combattre en Espagne avec les Brigades internationales. Elle revient. L'Anschluss arrive. Elle fuit l'Europe en 1942 et débarque à Buenos Aires avec une valise, un diplôme de psychanalyste et une conviction chevillée au corps : la psychanalyse ne peut pas rester l'affaire des seuls nantis. Elle est l'une des fondatrices de l'APA (Association psychanalytique argentine) cette même année 1942. Pendant vingt ans, elle travaille dans les règles, forme des analystes, publie, enseigne. Mais quelque chose la ronge : autour d'elle, la psychanalyse reste un luxe de beaux quartiers, une pratique réservée à ceux qui peuvent s'offrir quatre séances par semaine pendant des années. L'inconscient, répète-t-elle, n'appartient pas aux riches. La névrose n'est pas un privilège de classe — et la cure ne devrait pas l'être non plus. En 1969, elle claque la porte de l'APA. « La neutralité de l'analyste n'existe pas », écrit-elle — c'est son manifeste. Avec un groupe de dissidents, elle fonde le mouvement Plataforma. C'est le début d'une aventure qui la mènera, vieille dame de soixante-dix ans, jusqu'au Nicaragua sandiniste, où elle formera des brigadistes à la santé mentale. L'inconscient aussi faisait partie de la révolution.


La presse populaire porte elle aussi la psychanalyse hors des beaux quartiers. À partir de 1948, le magazine féminin Idilio ouvre une rubrique intitulée « La psychanalyse vous aidera », courrier du cœur freudien où les lectrices envoient leurs rêves pour qu'on les interprète. Pour illustrer chaque rêve, la rédaction fait appel à Grete Stern, photographe allemande formée au Bauhaus, réfugiée à Buenos Aires pour fuir le nazisme. Entre 1948 et 1952, elle réalise près de cent cinquante photomontages oniriques — images surréalistes où des femmes en tenue bourgeoise se retrouvent piégées dans des paysages impossibles. Buenos Aires rêve, et ses rêves sont freudiens.
Tout cela se passe sous le péronisme. Juan Perón arrive au pouvoir en 1946 avec une promesse : l'Argentine aux Argentins, le pays aux descamisados — aux sans-chemise, aux ouvriers, aux oubliés. Evita distribue des machines à coudre et des maisons. Perón nationalise les chemins de fer. Le mouvement se veut l'incarnation des classes populaires, leur bouclier contre l'oligarchie et le capital étranger. Perón et Evita ignorent la psychanalyse — pour eux, la souffrance du peuple est sociale, économique, politique, pas inconsciente. On ne guérit pas la misère sur un divan. Cette indifférence a paradoxalement protégé la psychanalyse : ni interdite, ni encouragée, elle a pu se développer dans l'ombre du péronisme, gagnant discrètement du terrain dans les milieux populaires que le régime prétendait représenter — mais sans jamais penser à soigner leur âme. Pourtant, le péronisme va laisser une trace profonde dans l'histoire de la psychanalyse argentine — par sa fin, plus que par son règne.
En 1955, Perón est renversé par un coup d'État. Pour les classes moyennes et les milieux cultivés, c'est à la fois un soulagement et un vertige. Dix ans de péronisme ont traversé le pays comme une fièvre. Comment un peuple entier a-t-il pu se laisser emporter par un tel mouvement ? Comment des millions d'Argentins ont-ils pu adorer cet homme, cette femme, cette promesse ? Comment comprendre cette hystérie des foules, ces descamisados en larmes au balcon de la Casa Rosada ? Les questions sont trop troublantes pour trouver une réponse dans les journaux. Alors on va chez le psychanalyste — pas seulement pour se soigner, pour comprendre. Pour analyser la séduction de masse, le désir d'un père tout-puissant, la figure d'Evita comme mère idéalisée des pauvres. La psychanalyse offre ce que ni la politique ni l'histoire ne peuvent donner : un langage pour l'irrationnel. Les cabinets de la Villa Freud n'ont jamais été aussi pleins.
La chute de Perón n'apaise rien. Elle ouvre une période de violence politique intense dont l'Argentine ne sortira pas avant des décennies. Les coups d'État se succèdent. Les mouvements de guérilla apparaissent. La répression s'installe. À la violence politique s'ajoutent des bouleversements économiques qui frappent toutes les classes sociales — inflation, instabilité, incertitude sur le lendemain. Cette angoisse collective, diffuse, sans objet précis, devient le fond sonore de la vie quotidienne des Porteños. Dans un pays où tout vacille, la psychanalyse offre ce que rien d'autre ne peut donner : un point fixe. Une façon de comprendre pourquoi on souffre quand l'Histoire rend la souffrance incompréhensible.

Quand tout s’effondre en Argentine, les gouvernements, les monnaies, les certitudes — la psychanalyse devient une langue. Un système de références partagé, une façon commune de parler de soi, des autres, du monde. Le banquier et l'ouvrier, l'étudiant et la ménagère, le militant et le curé — tous ont dans la bouche les mots de Freud, de Lacan, de Mélanie Klein. Tous savent ce qu'est un complexe, un refoulement, un transfert. Dans les années 1960, être analysé c'est être de son temps. Connaître Freud, citer Lacan, discuter Mélanie Klein au détour d'une conversation de café, c'est appartenir à une Argentine éclairée, urbaine, en prise avec les grandes idées du siècle. On ne dit plus « je suis triste » — on dit « je déprime ». On ne dit plus « il m'énerve » — on dit « il me fait de l'angoisse ». Freud a fourni aux Argentins le mode d'emploi de leur vie intérieure.
La diffusion du freudisme se fait aussi par les livres. Buenos Aires est alors l'une des capitales mondiales de l'édition en langue espagnole, et les librairies s'engouffrent dans la demande : œuvres complètes de Freud, séminaires de Lacan, essais de tous les nombreux autres, commentaires, exégèses — les rayonnages débordent. Au cœur de ce mouvement, une librairie s'impose comme un lieu de pèlerinage : El Ateneo. Installée dans la splendeur baroque d'un ancien théâtre de la calle Florida, avec ses balcons dorés et ses loges reconverties en alcôves de lecture, elle est devenue un temple du freudisme autant que du livre. On y vient chercher Jung ou Winnicott comme on entrait jadis dans ce même bâtiment pour entendre un opéra. La psychanalyse a ses cathédrales.
Rien n'illustre mieux cette emprise que Mafalda. Cette petite fille en robe à carreaux, créée en 1964 par le dessinateur Quino, devient en moins de dix ans le personnage le plus célèbre d'Argentine. Mafalda est une enfant de six ans qui pose des questions d'adulte. Elle interroge ses parents sur la guerre, sur l'injustice, sur le sens de la vie. Elle refuse le monde tel qu'il est. Elle s'indigne, elle doute, elle remet tout en cause — y compris elle-même. C'est une petite psychanalyste en culotte courte. Son succès est celui de la classe moyenne argentine traumatisée par la montée des violences politiques, par les coups d'État qui se succèdent, par un avenir qui ressemble de moins en moins à une promesse. Face aux périls qui montent, les Argentins ne choisissent pas la résignation — ils choisissent l'introspection. Mafalda est l'incarnation de cette posture : une culture du questionnement psychologique érigée en art de vivre, une façon de tenir debout en comprenant pourquoi on vacille. Freud aurait reconnu en elle une de ses meilleures élèves. Les angoisses de Mafalda n'étaient pas des angoisses d'enfant. Elles annonçaient quelque chose.
Le 24 mars 1976, les militaires prennent le pouvoir. Le général Videla installe une junte qui va tenter d'extirper de la société argentine tout ce qui lui semble porteur de subversion — c'est-à-dire, à peu près, tout ce qui pense. Un document militaire l'écrit noir sur blanc : « Il a été prouvé que de nombreux agents de la subversion ont été recrutés pour la lutte active après être passés par le divan d'un psychanalyste. » Le raisonnement est implacable dans sa paranoïa : le divan rend les gens dangereux. Des centaines de psychanalystes sont arrêtés, torturés, jetés dans les centres clandestins de détention. Beaucoup disparaissent. Les autres fuient — au Mexique, en France, en Espagne, au Brésil. La Villa Freud se vide. La junte déteste le tango avec la même ardeur — et pour des raisons voisines. Ce qu'elle préfère, c'est le rock américain : propre, moderne, sans mémoire ni mélancolie. Le rock ne raconte pas l'exil. Il ne met pas en scène l'inconscient. Il est parfait.

Oscaro.
Mais cette guerre était vouée à l'échec. Avant même que les généraux s'emparent du pouvoir, la psychanalyse argentine avait opéré sa mue la plus décisive : elle s'était convertie au lacanisme. Ce passage du freudisme classique à la pensée de Jacques Lacan ne s'est pas opéré spontanément — il a eu un passeur. Il s'appelle Oscar Masotta. Né à Buenos Aires, de formation philosophique, intellectuel de gauche nourri de Sartre et de Merleau-Ponty, provocateur, dandyesque, inclassable, il donne en 1964 une conférence retentissante intitulée « Jacques Lacan ou l'inconscient aux fondements de la philosophie » — et Buenos Aires comprend qu'une révolution est en marche. En 1966, Lacan lui envoie un exemplaire dédicacé des Écrits. La consécration vient de Paris. En 1974, Masotta fonde l'Escuela Freudiana de Buenos Aires sur le modèle de l'École freudienne de Paris. Puis la dictature arrive, il part en exil. Mais le lacanisme reste — enraciné si profondément dans la culture argentine qu'aucune junte ne pourra l'en déloger.
Comment expliquer que le lacanisme ait pris racine en Argentine plus profondément qu'en France, son pays d'origine ? Patricia Gherovici donne la réponse : « Dans un pays où il n'y a aucune confiance en la loi, la psychanalyse rappelle avec insistance qu'il y a quelque chose comme la loi. » La loi — celle que les généraux ont bafouée, celle que les présidents ont trafiquée, celle que les juges ont vendue. Dans un pays où l'État a si souvent trahi ses citoyens, Lacan offre quelque chose d'irremplaçable : la certitude qu'il existe un ordre symbolique qui dépasse les hommes et leurs turpitudes. Que la loi est inscrite ailleurs, plus profond, dans la structure même du langage et du désir.


Ce rapport à la loi, les psychanalystes argentins sont allés l’explorer jusque sur les terrains de football. Diego Maradona est devenu, sans l'avoir prémédité, le « plus grand texte collectif » de leur nation. C'est un geste illégal qui a tout déclenché. Le 22 juin 1986, en quart de finale de la Coupe du monde contre l'Angleterre, Maradona inscrit le premier but de la main. Il le sait. L'arbitre ne l'a pas vu. Maradona l'appelle « la main de Dieu ». Les psychanalystes argentins y voient autre chose : le retour du refoulé national. Dans cette transgression célébrée comme une victoire, ils lisent toute l'ambivalence d'un peuple qui a appris à survivre en contournant la loi parce que la loi l'avait trahi. Maradona ne triche pas — il se venge. De la dictature, de l'humiliation, de la guerre des Malouines perdue quelques années plus tôt contre ce même adversaire. Sur les divans de la Villa Freud, la Main de Dieu a été décortiquée comme nulle autre scène primitive : elle dit le désir de toute-puissance, la culpabilité refoulée, le besoin d'un père à la fois transgresseur et triomphant. Elle dit surtout ceci — que la loi, en Argentine, est toujours à la fois nécessaire et impossible. On la transgresse pour mieux en confirmer l'existence.
Buenos Aires n'est peut-être plus l'exception qu'elle était. Depuis un demi-siècle, la psychanalyse a reculé partout dans le monde, prise en tenaille entre deux promesses plus rapides et moins exigeantes : les médicaments — antidépresseurs, anxiolytiques — et l'immense marché du développement personnel, ses coachs, ses guides, ses applications de pleine conscience. Le divan semblait appartenir à une autre époque, celle où l'on avait encore le temps de souffrir lentement.
Mais les sociétés qui avaient cru trouver dans la chimie ou dans la pensée positive un raccourci vers le bien-être se retrouvent aujourd'hui face à des angoisses que ni la fluoxétine ni les mantras ne parviennent à dissoudre. La violence qui monte. Les guerres qui reviennent. La catastrophe écologique qui s'annonce. Et maintenant ce vertige nouveau : le grand remplacement de l'humain par l'intelligence artificielle — cette inquiétude sourde de ne plus savoir ce qui, en nous, reste irréductiblement nôtre. Face à des périls de cette nature, le bonheur en sept étapes ne suffit plus. Le cachet du matin non plus.


La psychanalyse, elle, n'a jamais promis le bonheur. C'est même là, peut-être, sa force la plus durable. Sa promesse est plus raisonnable — et plus honnête. Freud lui-même l'avait formulée pour ses premiers patients : la psychanalyse ne guérit pas la souffrance, elle transforme la « misère névrotique » en « malheur ordinaire ». Un malheur que l'on peut regarder en face parce qu'on en comprend les mécanismes.
Un malheur acceptable, parce qu'enfin nommé. Un psychanalyste de la série argentine Historias de Divan — tournée plaza Güemes — le dit avec la précision tranquille de quelqu'un qui a passé sa vie à l'écoute : « Notre accord n'était pas de chercher le bien-être mais la vérité. » C'est peut-être pour cela que Freud revient. Non pas parce que le monde va mieux — mais parce qu'il va suffisamment mal pour que la vérité redevienne nécessaire.
Jean-Marie Hosatte






































