
Rallumons les Lumières

Insectes : Ces Mal Aimés Indispensables

Rallumons les Lumières

Insectes : Ces Mal Aimés Indispensables
Principale île de l’archipel du Svalbard, nichée entre la Norvège continentale et le pôle Nord, le Spitzberg, surnommé l’île blanche, est aussi le coin de la planète qui se réchauffe le plus vite. La fonte des glaces laisse déjà apparaître de nouvelles voies navigables. Voyage à l’épicentre du changement climatique.
Reportage Jean-Marie Hosatte
SPRIZBERG L'ADIEU AU FROID
«Jean-Louis! Quatre cartouches! Une, deux, trois ... Quatre !
– Ça, j’ai compris. Mais c’est la sécurité... »
(Une cartouche tombe dans le sable gris.) « Jean-Louis, tu armes! La culasse! Pas comme ça... C’est un fusil à pompe !
– Je sais ! Attends, laisse-moi faire ! »
(Éclats de rire.) « Jean-Louis! Comment on fait si un ours sort de derrière le rocher? Le temps que tu te rappelles, on se fait bouffer !
– Mais non...
– Arrête, on reprend. Quatre cartouches ! Tu armes. Sécurité. Voilà.»
Dialogue saisi sur le vif entre l’océanographe Marion Fourquez et l’explorateur Jean-Louis Étienne, 77 ans, sur la plage grise d’un fjord glacé du Spitzberg, principale île de l’archipel du Svalbard («côtes froides» en vieil islandais, ndlr), rattaché à la Norvège depuis 1920.
À quelques encablures de là, le Persévérance est amarré (photo page précédente), masse grise soulignée d’orange, pointant sa proue effilée vers l’un des nombreux glaciers de l’île (on en dénombre plus de 2600, ndlr). C’est un bijou technologique, le premier voilier océanographique du monde. Quarante-deux mètres de long, onze de large. Tout en aluminium. Deux mâts de 33 mètres de haut, 750 m2 de voile. Un bateau comme il n’en existe aucun autre au monde. Bourré d’équipements de recueil de données, de mesures et d’analyses. Un laboratoire flottant pouvant accueillir une douzaine de passagers et un équipage de huit personnes. Le Persévérance a été conçu pour encaisser les pires tempêtes, celles qui se déchaînent dans les «Cinquantièmes hurlants», dans l’autre océan polaire, l’Antarctique, à l’autre extrémité du monde, exactement.
UN LABORATOIRE FLOTTANT
Construit par les chantiers Priou, il a été baptisé en juillet 2023, à Marseille. Un an plus tard, il achève son rodage dans les eaux du Spitzberg. Tout fonctionne parfaitement. Difficile d’imaginer que ce bateau «de science et d’aventure» a été conçu par ce même Jean-Louis Étienne, si malhabile à charger le fusil à pompe que la loi norvégienne impose d’avoir avec soi quand on s’aventure dans les solitudes grises, blanches et bleues du Spitzberg. Il y a plus d’ours blancs sur cet archipel situé à 1000 kilomètres du pôle Nord que d’habitants(1). Pourtant, en quarante ans d’explorations, Jean-Louis Étienne n’est jamais tombé nez à truffe avec le redouté ursidé. Peut-être le résultat de ses prières pour ne jamais avoir à mettre l’animal en joue.
+4°C
Nous manquons cruellement de données recueillies in situ pour mieux comprendre comment les eaux froides des océans qui entourent les pôles fonctionnent tels de formidables puits de carbone.
JEAN-LOUIS ÉTIENNE, LA FIÈVRE DES PÔLES
En 1986, Jean-Louis Étienne est le premier à atteindre le pôle Nord à pied et en solitaire. Trois ans plus tard, c’est l’expédition Transantartica : 6 300 kilomètres à pied d’un bout à l’autre de l’immense continent antarctique. La traversée dure sept mois. Largement assez pour concevoir Antartica, une goélette capable de résister à la pression des glaces de la banquise sans être broyée. Elle sera construite et l’exploit, accompli. En 2002, Étienne conçoit le Polar Observer, une capsule polaire dans laquelle il s’installe pendant trois mois pour se laisser dériver au pôle Nord. L’objectif est, déjà, d’étudier les effets du réchauffement climatique. Un échec suit ce nouveau succès. En 2008, Total Pole Airship, un dirigeable russe adapté pour une mission scientifique au-dessus de l’océan Arctique, est détruit par une tempête, dans le sud de la France. Un coup du sort pas suffisant pour le mettre K.-O. Deux ans plus tard, Jean-Louis Étienne réalise la première traversée de l’océan Arctique en ballon.
FAUNE
Les rennes se sont multipliés parce qu’ils disposent de plus de nourriture. Mais la pluie qui gèle souvent dès qu’elle touche le sol recouvre les plantes d’une carapace que les animaux ne peuvent briser. Alors les rennes meurent par centaines.
S’il est toujours incapable d’armer correctement un fusil, l’explorateur, coupé de tous et de tout au milieu de ces déserts blancs, a pourtant souvent dû bricoler traîneaux, bateaux ou dirigeables pour se sortir de situations désespérées. Pour aller où personne n’est jamais allé et dans des conditions que personne n’a jamais affrontées, il faut savoir imaginer et fabriquer son propre équipement.
Dans le carré du Persévérance, Jean-Louis Étienne explique ce qui l’a motivé pour se lancer dans ce nouveau projet hors normes, la construction de ce qui appelle «sa cathédrale » : «Depuis que je m’intéresse à la question du réchauffement climatique, je me tiens informé sur tout ce qui est publié par les chercheurs du monde entier. Ce qu’il ressort de cette masse de littérature scientifique, c’est que nous manquons cruellement de données recueillies in situ et sur le long terme, qui permettraient de mieux comprendre comment les eaux froides des océans qui entourent les pôles fonctionnent tels de formidable puits de carbone. Nous ne disposons pas de l’outil nécessaire pour obtenir les informations dont nous avons besoin et il faudrait aller les chercher dans les “Cinquantièmes hurlants”, cette bande de mer, glacée, furieuse entre le 50e et le 60e parallèle. C’est si difficile et si coûteux qu’on a toujours pensé que c’était impossible. Ce n’est pas impossible, non. Il faut juste disposer d’un bon outil, bien adapté à cet environnement incroyablement hostile. J’ai mis quelques années à imaginer Polar Pod et Persévérance. Je sais que cela peut marcher. J’ai fait tester ce concept par tous ceux qui s’y connaissent le mieux dans ce domaine : c’est validé. »
LE COURANT ANTARCTIQUE, ESSENTIEL DANS LA CAPTURE DU CARBONE
Persévérance sera le bateau avitailleur de Polar Pod : «Une station, plus qu’un bateau, résume Jean-Louis Étienne. Un bateau ne peut pas tenir sur de longues périodes dans les Cinquantièmes rugissants. Alors, j’ai imaginé autre chose. Une masse verticale de 1 000 tonnes, dont la partie supérieure est à 15 mètres au-dessus des vagues. L’autre extrémité, lestée d’un ballast de 175 tonnes, plonge dans les eaux plus calmes à 80 mètres sous la surface. Ça flotte et c’est stable. Le Polar Pod n’a pas de moteur. Il est entraîné par le courant circumpolaire antarctique.» L’océanographe Marion Fourquez précise : «Ce courant, c’est une force naturelle inconcevable. Il faut imaginer que l’on rassemble toutes les eaux de tous les fleuves et de toutes les rivières du monde, que l’on multiplie leur volume par mille et qu’on les fasse tourner sur 22 000 kilomètres. Le débit de ce courant est de l’ordre de 130 millions de mètres cubes par seconde. Polar Pod va être entraîné par ce flux tout autour de l’Antarctique. Une telle puissance influe fatalement sur l’ensemble de la circulation océanique de la planète. On sait aussi que ce courant joue un rôle essentiel dans la capture du carbone. L’océan contient cinquante fois plus de carbone que l’atmosphère. Il l’absorbe par simple dissolution du gaz dans l’eau. Ce processus est d’autant plus efficace que l’eau est froide. Ensuite, le courant plonge vers les fonds océaniques qu’il va mettre des siècles à parcourir avant de remonter.
Donc pendant des centaines d’années, une masse énorme de carbone reste emprisonnée dans l’océan, tout particulièrement dans les très hautes latitudes. Et c’est tant mieux pour la vie en surface. Mais le système se dérègle...»
Les échanges de carbone entre les océans et l’atmosphère sont de l’ordre de 100 milliards de tonnes par an. Un tiers de tout le carbone émis par l’Humanité depuis la révolution industrielle est toujours retenu prisonnier par les océans pour quelques siècles encore. Mais les capacités de stockage du carbone par les eaux de l’océan s’affaissent. La conséquence ? Un bouleversement du climat qui affecte tout particulièrement la zone polaire arctique.
FONTE RAPIDE ET MASSIVE DES GLACES
Toutes les mesures confirment une même réalité : la température moyenne de la cryosphère arctique a augmenté de 3 à 4°C au cours du dernier demi-siècle. La première conséquence de ce réchauffement est une fonte des glaces si rapide et si massive que certains scientifiques prévoient que, d’ici à 2035 et même 2030, la glace de mer entre le Groënland, le Spitzberg et la Sibérie aura disparu. En 1986, l’année où Jean-Louis Étienne est devenu le «marcheur du pôle», la couche de glace arctique avait une épaisseur de deux mètres en moyenne ; aujourd’hui, se désole l’explorateur, «il ne reste plus qu’un mètre de glace. Les surfaces recouvertes se réduisent et la glace qui résiste est de plus en plus fine. Ce qui peut faire illusion, c’est qu’en raison de trois mois de nuit polaire totale et des températures encore très basses l’été, la couche se reforme d’une année sur l’autre mais cela ne suffit pas à compenser la perte de glace pluriannuelle. Fatalement, il n’y en aura plus du tout, et plus rapidement que prévu ! ».
EXPLOITATION RENTABLE DES FONDS MARINS
À très court terme et pour ceux qui ont des œillères économiques très bien ajustées, c’est une excellente nouvelle. La disparition de la banquise va ouvrir une route maritime très rentable entre l’Asie et les autres continents. Certains s’affolent des conséquences du naufrage d’un pétrolier sur les côtes du Spitzberg qui ne dispose ni de la population ni du matériel nécessaire pour lutter contre une marée noire. Personne ne semble prêt à entendre leurs inquiétudes.
La disparition des glaces de l’Arctique laisse également entrevoir des perspectives de profits fabuleux pour toutes les industries extractives. Longyearbyen (2), la seule ville du Spitzberg, a été baptisée du nom d’un entrepreneur du début du xxe siècle qui rêvait de transformer l’archipel en pays de mines. Le dernier puits, dont la production ne servait plus qu’à alimenter la centrale thermique de la capitale du Spitzberg, vient de fermer.
Mais le rêve de John Munroe Longyear continue de brasiller dans la tête des Norvégiens. Oslo entend bien être le premier pays au monde à exploiter ses fonds marins arctiques, entre la mer de Barents et le Spitzberg, pour en extraire du zinc, du cuivre, du manganèse par millions de tonnes, et aussi du cobalt, des métaux et des terres rares – que l’on dit indispensables à la transition écologique du pays.
SANCTUAIRE
À partir de janvier 2025, il sera très compliqué, voire impossible, d’accoster au Spitzberg. Le gouvernement norvégien a pris cette décision pour préserver et protéger la faune et la flore des intrusions
touristiques.
Les ONG locales et internationales ont un peu douché l’enthousiasme du gouvernement norvégien qui persiste à penser que le Deep Sea Mining (exploitation minière des fonds marins, ndlr) sera le meilleur moyen de préserver la fabuleuse prospérité du pays quand l’heure de l’après-pétrole aura sonné.
Les autorités norvégiennes tentent de se donner une bonne conscience écologique en restreignant l’accès au Spitzberg, où il sera très compliqué, voire impossible, d’accoster à partir de janvier 2025. Cette décision a été prise pour que la faune et la flore de l’archipel soient préservées, protégées des intrusions touristiques. En revanche, aucun dossier de prospection ou d’exploitation minière n’a été définitivement refermé.
DES BOMBES BACTÉRIOLOGIQUES EN PUISSANCE
Le Spitzberg va donc rester le point qui se réchauffe trois à cinq fois plus vite que le reste de la planète. Concrètement? Il pleut ici de plus en plus souvent. L’eau ruisselle et creuse des galeries qui ébranlent les glaciers. Ces masses, qui occupaient 60 % du territoire de l’archipel depuis des milliers d’années, disparaissent à un rythme effrayant. Leur fonte accélère le réchauffement des eaux de l’océan. Un nouveau plancton prolifère et attire de nouvelles espèces de poissons qui sont chassées par des oiseaux que l’on n’avait jamais vus aussi près du pôle Nord. Les rennes se sont multipliés parce qu’ils disposent de plus de nourriture. Mais la pluie qui gèle souvent dès qu’elle touche le sol recouvre les plantes d’une carapace que les animaux ne peuvent briser. Alors les rennes meurent par centaines. Leurs carcasses, en pourrissant dans une atmosphère plus chaude, représentent autant de bombes bactériologiques dans un environnement habituellement stérilisé par le froid.
La crainte de la contamination est si forte qu’il est interdit aux humains de mourir au Spitzberg. Les contrevenants à cet arrêté des autorités locales sont fermement priés d’aller se décomposer ailleurs, car le permafrost, qui se réchauffe jusqu’à une profondeur de 40 mètres, ne pourra bientôt plus empêcher la circulation des bactéries et des virus. À mesure qu’il se réchauffe, le Spitzberg prend des couleurs. Le gris et le blanc, harcelés par l’écarlate, le rose, le vert et le jaune, cèdent du terrain. L’océan se libère de sa prison de glace et devient banalement bleu. Il n’y a aucune raison de se réjouir de ce somptueux bouquet final.
(1) L’île compte 2 000 habitants permanents, soit plus de 40 nationalités différentes, qui vivent à Longyearbyen, seule et unique ville.
(2) Ville la plus au nord de la planète. Elle abrite la Réserve mondiale de semences, chambre forte souterraine qui conserve les graines de toutes les cultures vivrières de la planète afin de préserver la diversité génétique. Cette réserve a été installée ici parce que le climat et la géologie de ce dernier se prêtent parfaitement à un projet de conservation.
PÊCHE
Avec la hausse des températures de l’eau liée à la fonte des glaces apparaissent des espèces de poissons inattendues, tels les maquereaux et les harengs. Une nouvelle manne.
