
Un Ethno-conte – Tooksipa et le Tabouret d’Or
Descendre vers le Qiantang
Une frontière urbaine, deux verticalités, et la plus grande machine à habiter du monde
PAR JEAN-MARIE HOSATTE
En marchant sur Minhe Road en direction du Qiantang — le fleuve qui traverse Hangzhou et a fait la réputation autant que la richesse de la ville — on franchit, au niveau de Benjing Boulevard, une sorte de frontière que ne matérialise aucun poste de garde. Benjing Boulevard, c'est une limite urbaine et idéologique. En la traversant, on quitte le secteur des xiaoqu, ces ensembles résidentiels refermés sur leurs cours intérieures, alignements réguliers de barres d'habitation hautes de quarante à soixante étages, pour entrer, au-delà d'une immense avenue encombrée de véhicules électriques chinois dernier cri, dans Qianjiang Century City, hérissé de tours de bureaux futuristes.
Cette balade n'est pas une marche dans le temps. Les xiaoqu et les tours de verre ont tous été édifiés dans les mêmes années, au début des années 2000. Mais les premiers semblent une interprétation chinoise de l'architecture soviétique de la période la plus glaciale du stalinisme ; les secondes prétendent dépasser en hauteur et en éclat les skylines les plus spectaculaires de l'Occident. Deux mondes, deux généalogies, séparés par un boulevard et nés la même année. Marcher de l'un à l'autre, c'est parcourir, en une heure de marche, quarante ans d'histoire urbaine de la Chine.
Au niveau de Pinglan Road, à deux pas du fleuve dont on n'est plus séparé que par un parc luxuriant, surgit une énorme masse vert bronze. Elle se distingue par sa sinuosité, tant la courbe semble proscrite dans cette partie de Hangzhou, où tout est angle droit et alignement. Dans cet univers aigu, les rondeurs du Regent International étonnent. Elles sont contenues dans un quadrilatère de cinq cents mètres sur trois cents, entre Shixin Road, Hongning Road, Benjing Boulevard et Pinglan Road. L'espace que n'occupe pas l'immeuble — deux cent huit mètres de haut, six cents mètres de long — est recouvert d'une végétation épaisse et parfaitement entretenue. Dans les allées ombragées autour du complexe, rien ne traîne car rien ne doit gêner la circulation et le stationnement des dizaines de livreurs harnachés de jaune ou d'orange qui convergent en permanence vers les entrées du monstrueux bâtiment. Le Regent Park abrite, dit-on, trente mille personnes au moins, dont le confort dépend en très grande partie du régiment de livreurs qui l'assiègent à toute heure du jour et de la nuit.
Au pied de l'immeuble, la terrasse d'un café appartenant à une célèbre chaîne américaine. De jeunes hommes sirotent des boissons complexes hors de prix. Quelques mères de famille s'attardent. Une dame balaye entre les tables un sol déjà absolument propre. Tous, les yuppies comme la préposée au ménage, habitent à l'année au Regent, « le plus grand bâtiment résidentiel de la planète ». Les locataires les moins fortunés occupent les étages inférieurs, privés de lumière, les plus aisés vivent dans des duplex au sommet. Le Regent Park, c'est une ville verticale organisée autour d'une stricte ségrégation sociale. Logiquement, exception faite de la femme de ménage, ces jeunes gens n'auraient aucune raison de se trouver dans la rue. Quelques mots d'un dialogue sommaire, engagé à l'aide d'un traducteur électronique, suffisent à dire l'essentiel. « Il y a tout à l’intérieur du Regent, des coiffeurs, des docteurs, des commerçants, des entreprises qui font travailler les gens qui peuvent gagner leur vie à un étage et aller dormir à un autre. » … « Le Regent, c'est bien pour travailler. On est au cœur de la partie la plus active de Hangzhou, notre Silicon Valley chinoise. » « Les loyers sont abordables. » « À l'intérieur, il y a vraiment tout. De quoi s'éduquer, se distraire, se reposer, et travailler, travailler, travailler. » Pendant la conversation, ceux qui n'y prennent pas part restent penchés sur leurs écrans et achètent, achètent, achètent — tout et n'importe quoi. « Nos grands-mères devaient demander une autorisation du gouvernement, à Pékin, pour posséder une machine à coudre. On rattrape le temps perdu. »
Aucune critique n'est faite à l'encontre du bâtiment, que partout dans le monde on qualifie pourtant de dystopie urbaine réalisée. « Le bruit… » murmure prudemment une jeune femme. « Le bruit tout le temps. La vie ne s'arrête jamais à l'intérieur, et beaucoup de vies, ça fait beaucoup de bruit. La rue, c'est plus calme. » À quelques mètres de là pourtant, un livreur gradé hurle ses consignes à son peloton de coursiers au garde-à-vous. « Ils ne vont pas assez vite. Ça ne va pas, traduit un client du café. Ils passent trop de temps à attendre l'ascenseur. Ça ne va pas. Il leur dit de grimper à pied pour gagner du temps — trente étages, à pied, dix fois par jour. Ça ne va pas. » À Shenzhen, les premiers coureurs d'étage ont fait leur apparition. Ils attendent les livreurs au pied des gratte-ciel, prennent les commandes et montent et descendent dans les étages jusqu'à épuisement. C'est le livreur qui paye.



Un hôtel devenu la plus grande résidence du monde
Le Regent International — le nom officiel est Regent International Center — n'a pas été conçu pour être ce qu'il est devenu. Ouvert vers 2013 à Qianjiang Century City, sur la rive de Xiaoshan, il fut d'abord destiné à être un hôtel de grand luxe. Sa conceptrice, Alicia Loo, avait dessiné les plans de l'intérieur du Marina Bay Sands de Singapour, l'un des objets hôteliers les plus spectaculaires d'Asie. Puis le programme a basculé : de l'hôtel, on a fait un immense ensemble d'appartements, et cette conversion a produit, presque par accident, le plus grand immeuble d'habitation de la planète par sa capacité.
La métamorphose s'est produite l'année même de l'accession de Xi Jinping à la présidence — 2013 —, l'année terrible de l'Airpocalypse, lorsque Pékin disparaît en janvier sous un brouillard de particules d'une intensité sans précédent. Le rapprochement n'est pas fortuit : le Regent naît au moment où la Chine atteint le sommet d'un modèle de croissance — urbanisation à marche forcée, béton, densité — dont l'air irrespirable des capitales est le revers.
Les chiffres qui circulent — vingt mille, trente mille habitants — sont incertains, souvent gonflés par une presse en ligne friande de superlatifs et de récits « dystopiques ». Il faut les tenir pour des ordres de grandeur plutôt que pour des données fermes. Mais l'ordre de grandeur suffit : c'est une population de petite ville logée dans un seul bâtiment en forme de S. Cette cité verticale est née de l'hybridation improbable de deux programmes : la mégastructure de prestige et la résidence de masse. De ce croisement vient son ambiguïté fondamentale.
Une machine à habiter
Le Regent International est moins une résidence qu'une gigantesque « machine à habiter », au sens exact où l'entendait Le Corbusier. Dans l'esprit de l'architecte, le logement devait être conçu comme un outil rationnel, calculé pour ses fonctions : dormir, manger, se laver, circuler, se délasser, le tout optimisé comme on optimise le plan d'une usine. Son Unité d'Habitation de Marseille, achevée en 1952, en fut la traduction la plus aboutie : un long bloc sur pilotis contenant non seulement des appartements, mais une rue commerçante intérieure, une école, des équipements collectifs, un toit-terrasse. Une ville dans un bâtiment, autosuffisante, où la densité verticale devait libérer le sol et offrir à tous soleil, espace et verdure.
Regent Park réalise ce programme — et le trahit en même temps. Il en réalise le principe : l'unité autosuffisante où l'on vit, travaille, consomme et se soigne sans franchir le seuil. Mais il le porte à une échelle que Le Corbusier n'avait jamais imaginée, et il le vide de son projet social. L'Unité de Marseille était une utopie égalitaire, destinée à loger dignement les familles d'une France en reconstruction. Regent est un produit immobilier, peuplé de jeunes professionnels et de locataires cherchant un loyer abordable et une adresse commode dans la ville numérique. La forme de l'idéal demeure ; l'âme a changé.
Le bâtiment est conçu pour rendre la sortie inutile ; il finit par rendre la ville inaccessible. La machine à habiter devient machine à séparer — une enclave, une ruche, une société homogène refermée sur son propre périmètre. Ce que le fonctionnalisme de Le Corbusier pensait comme une libération — avoir tout à portée de main — devient à cette démesure la suppression pure et simple de l'expérience urbaine.
Selon le philosophe de l'urbain Thierry Paquot, cette trahison de la vision originale de Le Corbusier s'explique probablement par le fait que la pensée de l'architecte est arrivée en Chine en faisant un long détour par l'URSS :
« La Chine a commencé à se stabiliser en 1949. Les livres de Le Corbusier sont sortis bien avant. Il avait déjà une large audience, en particulier en Union soviétique stalinienne, où il a travaillé à plusieurs reprises. Ensuite, les Soviétiques ont formé la plupart des architectes chinois, ce qui explique l'urbanisme que l'on voit à Pékin, à Shanghai ou à Hangzhou. Toutes ces villes sont organisées à la mode soviétique. »
L'intuition de Paquot désigne le bon relais. L'histoire de l'urbanisme, elle, permet d'en suivre le tracé précis — comment une pensée conçue pour les faubourgs ouvriers de l'Europe est devenue, deux générations plus tard, la grammaire ordinaire des villes chinoises.


Le détour soviétique
Ce détour, l'historienne de l'urbanisme Duanfang Lu en a retracé les étapes. Le modèle-clé est le microrayon — xiaoqu en chinois, mikrorayon en russe —, une unité de voisinage faite de barres standardisées organisées autour d'équipements collectifs. Dans sa généalogie, Lu inscrit Le Corbusier lui-même : elle range son plan pour Chandigarh, en Inde, dans les années 1950, parmi les projets reposant sur l'unité de voisinage, et rappelle que le troisième congrès des CIAM, en 1930, où Le Corbusier comptait parmi les intervenants, débattit de la manière d'organiser des groupes entiers de logements en unités de voisinage pour satisfaire les besoins humains. Le microrayon soviétique et la pensée corbuséenne relèvent ainsi du même lignage.
De ce lignage commun, la Chine a hérité par vagues successives. Dans les années 1950, des milliers de conseillers soviétiques participèrent à la modernisation urbaine du jeune régime ; ils cherchèrent d'abord à transplanter le « superblock » stalinien, avant que le concept de microrayon, introduit par un article traduit du russe en 1956, ne s'impose à son tour. Ce modèle rencontra en Chine le danwei, l'unité de travail maoïste qui liait dans un même périmètre l'emploi, le logement et les services. Mais, Lu y insiste, il ne s'agit jamais d'un simple emprunt : la domestication du modèle fut un processus continu de traduction, de sélection et de réinvention, mêlant l'import soviétique à la tradition chinoise de l'habitat collectif. Le xiaoqu contemporain, détaché de l'employeur et livré au marché depuis les années 1990, en est l'héritier direct.
Les moyens idéologiques de l'héritage
Si les Chinois ont accepté et prolongé l'héritage corbuséen avec une aisance que l'Occident n'a jamais eue, c'est aussi qu'ils en avaient les moyens idéologiques. Le Corbusier a cherché toute sa vie à collaborer avec un pouvoir assez autoritaire pour imposer ses plans contre la propriété individuelle et les résistances locales. Il démarcha tour à tour Moscou, Vichy, les fascistes mussoliniens et les autorités les plus diverses, pourvu qu'elles fussent capables de décider et de bâtir sans entrave. Il ne trouva jamais durablement ce pouvoir en Europe.
La Chine, elle, disposait de cette condition : un État centralisé, maître du sol urbain, capable de planifier, d'exproprier et de bâtir à une échelle et à une vitesse inconcevables ailleurs. Ce n'est pas que la verticalité exige l'autoritarisme — New York, Chicago ou Hong Kong ont inventé le gratte-ciel en plein capitalisme libéral, poussés par le prix du sol bien plus que par un pouvoir fort. Mais la verticalité massive, rapide, planifiée d'un seul geste et par table rase — le modèle corbuséen intégral — a une affinité réelle avec un pouvoir peu entravé par les droits individuels. C'est ce que confirme Thierry Paquot :
« Le gratte-ciel tel que le conçoivent les Chinois ne peut assurer sa fonction de concentration de la population que dans un environnement totalitaire ou au moins très autoritaire. Il faut contrôler la population, la contraindre pour l'obliger à vivre dans des gratte-ciel et pour l'habituer à un environnement totalement assujetti. Une société de gratte-ciel ne peut être qu'une société autoritaire. Elle vous consigne à une place et à une seule. Cette impasse verticale qu'est le gratte-ciel n'autorise pas cette fantaisie qui nous habite tous, pas plus qu'elle ne tolère notre culte du paradoxe qui nous incite à vouloir être seuls mais proches des autres, à aimer le silence autant que la rumeur de la ville. »
L’autoritarisme n'est pas la cause de la tour, il en est l'accélérateur. Il ne change pas le fait de construire haut, mais la manière : la vitesse, l'ampleur, l'absence de veto citoyen.




La verticalité comme fierté nationale
Les tours de bureaux qui bordent le Qiantang ne relèvent pourtant pas de la même logique que les xiaoqu. Elles n'ont presque rien à voir avec la machine à habiter. Leur verticalité est spectaculaire : la hauteur y vaut comme signal, comme affirmation de puissance. Elle exprime la fierté du gouvernement chinois de rivaliser avec les États-Unis, et de les dépasser, sur un terrain qui les a longtemps distingués des autres nations — la maîtrise de la verticalité extrême. Le gratte-ciel américain fut, au vingtième siècle, l'emblème de la modernité occidentale ; la Chine s'en est emparée comme d'un symbole à reconquérir.
Shanghai en offre l'exemple le plus éclatant, avec sa tour de 632 mètres, plus haut bâtiment du pays, longtemps restée à moitié vide après son ouverture — preuve que la hauteur répondait au prestige avant de répondre à la demande. Shenzhen, passée en une génération du bourg de pêcheurs à la métropole hérissée de tours, incarne la même course. Le moteur en est double : la compétition entre villes et entre responsables locaux, dont la carrière se joue sur la capacité à produire des projets remarquables, et le mécanisme du « land finance », par lequel les municipalités tirent leurs ressources de la vente des droits d'usage du sol — ce qui pousse à bâtir toujours plus haut et plus dense pour maximiser la valeur de chaque parcelle. Le géographe Stephen Graham a fait de cette verticalité de prestige un objet d'étude à part entière, où le gratte-ciel fonctionne comme le logo d'une urbanité prétendument globale.
Dans cette lignée, Le Corbusier n'est plus la matrice. La tour de bureaux du Qiantang ne descend pas de la machine à habiter ; elle descend du gratte-ciel de Chicago et de Manhattan, inventé par le capitalisme libéral et la spéculation foncière. C'est ce qui distingue radicalement les deux verticalités qui se font face dans Hangzhou : le xiaoqu procède d'une utopie sociale européenne passée par Moscou ; la tour de prestige procède d'une logique de marché et de puissance.
Que la Chine, un temps, ait accumulé les records — elle a bâti la majeure partie des gratte-ciel du monde depuis l'an 2000 — avant d'opérer un net revirement réglementaire en restreignant les tours les plus hautes, montre assez que cette verticalité-là relève d'une politique du symbole, que l'État encourage puis bride au gré de ses calculs.
Encaisser la plus grande migration de l'histoire
Cette verticalité a aussi rempli une fonction plus prosaïque, et proprement vertigineuse : permettre aux villes chinoises d'absorber la plus grande migration intérieure de l'histoire humaine. Depuis les réformes de 1978, plusieurs centaines de millions de personnes sont passées des campagnes vers les villes. Le taux d'urbanisation, d'environ dix-huit pour cent à la fin des années 1970, dépasse aujourd'hui soixante pour cent. En quelques décennies, les villes ont dû loger des flux démographiques que nulle autre société n'a connus à ce rythme.
Construire en hauteur permettait de loger énormément de personnes sur une emprise limitée, vite et à coût maîtrisé grâce à la préfabrication. La tour et la barre furent, de ce point de vue, une réponse logistique à un problème quantitatif. Mais la réponse fut sélective : le système du hukou, le permis de résidence, a longtemps privé les travailleurs migrants de l'accès au logement urbain formel, si bien que ceux-là mêmes dont la migration nourrissait la construction en furent souvent exclus, relégués dans les dortoirs d'usine ou les « villages urbains ». La verticalité explique la quantité et le rythme du bâti ; elle ne dit rien, à elle seule, de sa destination sociale. Regent, à sa manière, cristallise ce paradoxe : machine à loger des dizaines de milliers de personnes, mais conçue au départ pour une clientèle de luxe, et vécue aujourd'hui, selon la critique, comme une enclave coupée du reste de la ville.
Redden


Contre la tradition
Reste que cette verticalité, sous ses deux formes, contredit absolument la tradition chinoise de l'habiter. Cette tradition était horizontale : elle s'étendait au sol plutôt qu'elle ne s'élevait, et l'on progressait à travers une succession de cours et de pavillons bas plutôt que par un ascenseur.
« Dans la culture chinoise, précise Thierry Paquot, il n'y a pas de culte de la verticalité, il n'y a pas cette apologie de l'axe cosmique au sens où Mircea Eliade l'a étudiée. C'est vraiment une importation de l'extérieur. Une idée étrangère à la Chine. »
La hauteur, quand elle existait — la pagode —, était réservée au sacré, précisément parce qu'elle faisait exception. Le noyau de l'habiter était le siheyuan, la maison à cour carrée, où quatre corps de bâtiment d'un seul niveau enserrent un vide central à ciel ouvert. Ce vide n'est pas un résidu : c'est l'âme de la maison, le lieu où la famille se rassemble, où circulent l'air et la lumière, où s'éprouve le passage des saisons.
Cet habitat était enraciné dans une pensée cosmique. Les principes du fengshui en ordonnaient l'implantation : un axe nord-sud garantissant la circulation vitale du qi, une orientation précise, la maison principale au nord en position dominante, selon un schéma que reproduisaient aussi bien la Cité interdite que l'humble demeure. Le siheyuan incarnait les idéaux confucéens : piété filiale, respect des aînés, hiérarchie inscrite dans la distribution même des pièces. La verticalité renverse chacun de ces principes. Elle empile des logements identiques le long d'un noyau technique, remplaçant le vide qualitatif de la cour par un vide fonctionnel de desserte. Elle arrache l'habitat au sol, et avec lui le rapport aux ancêtres et au lieu-souche. Standardisée, reproductible, indifférente au site, la tour de béton nie que le lieu ait une qualité propre à respecter.
L'ironie est que le Regent soit devenu un lieu emblématique de Hangzhou, la ville que la culture chinoise a érigée, autour de son Lac de l'Ouest, en emblème même de l'harmonie entre l'habiter et le paysage, célébrée sans fin par les poètes et les peintres. Que la mégastructure la plus dystopique du pays s'y dresse donne à la contradiction son tranchant maximal. Il faut pourtant se garder d'idéaliser une tradition figée : la Chine n'a pas attendu la modernité pour connaître la densité — les tulou hakka, vastes bâtiments circulaires abritant tout un clan, en témoignent, mais toujours autour d'une cour, jamais par empilement. Et la tour n'a pas été qu'une perte : elle a apporté à des centaines de millions de Chinois l'eau courante, le chauffage, l'ascenseur, l'intimité du couple affranchi de la promiscuité familiale. La rupture, enfin, fut assumée politiquement : la table rase maoïste avait précédé et préparé la table rase du marché. La verticalité chinoise est ainsi doublement anti-traditionnelle — par la forme importée et par l'histoire qui l'a rendue désirable.
Au bout de Minhe Road, devant la masse vert bronze du Regent, ces deux histoires se rejoignent en un seul objet. Il tient du xiaoqu sa vocation — loger, desservir, équiper une population entière — et de la tour de prestige sa forme et son éclat. Il réalise le rêve de la machine à habiter par les moyens de la tour-spectacle, et sans l'utopie sociale qui l'avait fait naître. Chaque matin, les livreurs jaunes et orange y convergent comme les globules d'un organisme refermé sur lui-même. Il reste à marcher, en sens inverse, vers les quartiers bas et réguliers où la ville redevient respirable — et à se demander si, à cette échelle, la machine à habiter n'a pas fini par produire l'exact contraire de ce qu'elle promettait : non plus la ville offerte à tous, mais la ruche qui rend la ville inutile.
Jean-Marie Hosatte































